Nice 24

Sébastien Cagnoli : Danse avec les mots

Culture - Littérature - Portraits

13 mai 2025


Sébastien Cagnoli, photo Heli Sorjonen, FILI, Ritarihuone, 27.2.2025.


Profession, traducteur. Retransmettre un texte, de sa langue initiale au français. Tout un art qui est celui de cet érudit, spécialiste de la littérature finnoise et fin connaisseur de la chose écrite. Rencontre avec un orfèvre de la prose sans frontières.

Il vient de se voir honoré par une distinction décernée par les plus hautes autorités culturelles de ce lointain pays. Cet hiver, Sébastien Cagnoli a en effet reçu le Prix d’État finlandais qui récompense chaque année le travail d’un traducteur étranger, lors d’une cérémonie officielle qui s’est déroulée à Helsinki. Comment un Niçois, ingénieur de formation, est-il devenu un transfuge du grand sud au grand nord dans le monde de l’édition ? Du finnois au français, la parole est à ce passeur du verbe, qui met tout en œuvre pour conserver au texte traduit son éclat original. « J’aime bien l’idée de faire circuler des voix humaines d’une latitude à une autre grâce à ce métier, analyse l’intéressé. Je me sens comme un médiateur entre des cultures de différents peuples, avec le sentiment de faire œuvre utile… » Tel est bien le cas ! Pour s’en persuader, il n’y a qu’à considérer les états de service du monsieur. Au cours de ses déjà vingt ans de carrière, celui-ci a par exemple traduit deux ouvrages finlandais qui figurent aujourd’hui sur la liste des vingt-cinq livres les plus marquants de ce premier quart du XXIe siècle (liste établie par Télérama après enquête auprès de diverses personnalités du monde littéraire international). Titre des deux romans : Purge de Sofi Oksanen  et O de Miki Liukkkonen. On vole ici en haute altitude de la littérature contemporaine, ouverte aux aventures stylistiques et aux récits les plus décoiffants.


Sébastien Cagnoli avec l’autrice Sofi Oksanen devant Garibaldi en mai 2013.

Le parfum du texte

La chose n’est pas pour déplaire à Sébastien Cagnoli, qui en a presque fait la marque de fabrique de son approche du métier de traducteur. Autrement dit, il faut qu’il y ait une forme de jeu entre le texte et lui (au sens oulipien du terme, comme on dit dans les milieux autorisés). Discipline et rigueur dans le travail certes, mais sans lisser ou aseptiser ce qui donne son sel à l’écriture. Son côté sport extrême quand la phrase slalome tout schuss dans l’avalanche des mots étrangers et que, sur la page blanche du français, elle doit garder son allure, quitte à faire du hors-piste. « Pour moi, au-delà du mot à mot, un traducteur a un rôle créatif à jouer, souligne notre spécialiste des émois franco-finnois. Quand j’envisage un texte à traduire, je le regarde au grand angle. C’est comme si je cultivais un univers global dans ma tête pour avoir la lumière, les couleurs et les sensations, tout le parfum du texte qui va m’aider à me créer un tableau à partir de sa matière intrinsèque et que je vais alors essayer de restituer… » Nous voilà prévenus, Sébastien Cagnoli s’expose aux rayons d’un ouvrage comme une plaque sensible pour mieux en absorber la substance. Respecter le sens original dans lequel il a été écrit est son premier devoir. Pour autant, il ne perd jamais de vue la sensualité dont fait preuve l’auteur dans la forme de ses phrases, la couleur et la sonorité des mots, les rythmes qui animent sa prose ou sa poésie. Tout ce qui fait d’un texte un corps vivant, qui donne sa cambrure au récit, au livre. « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles, Je dirai un jour vos naissances latentes » poétisait Rimbaud. On se prend à penser que Sébastien Cagnoli est sans nul doute un coloriste des nuances qui font chatoyer une langue. Car, à ses yeux, une partie essentielle du travail se joue aussi dans la restitution de cette dimension quasi sensorielle pour ainsi dire. Où l’on retrouve la notion de jeu, chère à ce virtuose du finnois.

Comme un musicien face à sa partition

« Tout est là en quelque sorte, confie ce dernier, il y a le sens du mot mais aussi sa consonance… Un traducteur est un peu comme un musicien collé à la partition du compositeur, avec une marge d’interprétation. La mienne va de l’obligation de donner au texte original le plus de lisibilité possible, tout en réinventant le jeu de sa lecture en français, d’après les règles de l’auteur ! » Entendez par là que si traduire requiert le plus grand sérieux, il n’en faut pas moins s’attacher au plaisir des mots. Démonstration avec l’ultime volet de la trilogie d’Ann Christin Antell, Trois femmes de la Baltique – Paula (à paraître aux Éditions Hachette fin mai). Si vous n’avez pas déjà lu Purge ou O, vous aurez un aperçu des talents de Sébastien Cagnoli et de toute sa palette avec cet ouvrage traduit du finnois, par ses soins.

Rendez-vous en terre locale

ADN enfant du pays certifié, Sébastien a fait ses études à Nice, au collège Estienne-d’Orves (« à l’époque, c’était un collège », précise celui-ci), avant d’intégrer une prépa à Masséna et, plus tard, de rejoindre Centrale à Nantes. Vous vous étonnez de ce parcours pour un traducteur ?  N’oubliez pas qu’au départ, le Niçois est ingénieur. Revenu à Nice après des années parisiennes, c’est là que, depuis des années, il s’emploie à fond à son métier passion, la traduction. Voyager entre les lignes de romans étrangers ne l’empêche pas de s’ancrer dans son territoire natal, de tisser des passerelles entre ses racines et sa plume. En 2013, Sébastien Cagnoli a ainsi participé à une singulière expérience, traduire le roman finandais Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen en français puis en occitan niçois avec l’aide d’un complice local, Michel Pallanca (sous le pseudonyme de Miquèl de Carabatta). Autre immersion du côté d’ici, Espars. Ecrit par Sébastien Cagnoli en clin d’œil à ses ancêtres marins de la Maison de Savoie qui régentait alors le comté de Nice, il s’agit d’un poème épique d’autant plus au long cours qu’il retrace une traversée imaginaire (basée sur une toile de fond historique) entre Villefranche et la Sardaigne au XIXe siècle. Ce texte a donné lieu à une création sonore et musicale pour une lecture du poème en automne 2023, salle Stéphane Grappelli à Cimiez. Michel Pallanca était la voix du récitant pour l’occasion. Il le sera de nouveau dans une reprise d’Espars au sein de l’Auditorium du Conservatoire de Nice, le mardi 17 juin. L’ouvrage a quant à lui reçu le Prix Méditerranée Poésie 2023.

Espars paru aux éditions Le Ver à Soie / 2023 / en lecture piano-voix le mardi 17 juin au Conservatoire de Nice / www.conservatoire-nice.org

Trois femmes de la Baltique – Paula d’Ann Christin Antell à paraître aux Éditions Hachette fin mai


Remise du prix par la ministre de la Culture, Mari-Leena Talvitie, à Helsinki, en février 2025.

 
Article de Frank Davit paru sur Nice 24 le 13 mai 2025.