Sébastien
Cagnoli : Danse avec les mots
Culture - Littérature - Portraits
13 mai 2025

Profession,
traducteur. Retransmettre un texte, de sa langue initiale au
français. Tout un art qui est celui de cet érudit, spécialiste
de la littérature finnoise et fin connaisseur de la chose
écrite. Rencontre avec un orfèvre de la prose sans frontières.
Il vient de se voir
honoré par une distinction décernée par les plus hautes
autorités culturelles de ce lointain pays. Cet hiver, Sébastien
Cagnoli a en effet reçu le Prix d’État finlandais qui récompense
chaque année le travail d’un traducteur étranger, lors d’une
cérémonie officielle qui s’est déroulée à Helsinki. Comment un
Niçois, ingénieur de formation, est-il devenu un transfuge du
grand sud au grand nord dans le monde de l’édition ? Du finnois
au français, la parole est à ce passeur du verbe, qui met tout
en œuvre pour conserver au texte traduit son éclat original.
« J’aime bien l’idée de faire circuler des voix humaines
d’une latitude à une autre grâce à ce métier, analyse
l’intéressé. Je me sens comme un médiateur entre des cultures de
différents peuples, avec le sentiment de faire œuvre
utile… » Tel est bien le cas ! Pour s’en persuader, il
n’y a qu’à considérer les états de service du monsieur. Au cours
de ses déjà vingt ans de carrière, celui-ci a par exemple
traduit deux ouvrages finlandais qui figurent aujourd’hui sur la
liste des vingt-cinq livres les plus marquants de ce premier
quart du XXIe siècle (liste établie par Télérama après enquête
auprès de diverses personnalités du monde littéraire
international). Titre des deux romans : Purge de
Sofi Oksanen et O de Miki Liukkkonen. On vole ici
en haute altitude de la littérature contemporaine, ouverte aux
aventures stylistiques et aux récits les plus décoiffants.

Sébastien Cagnoli avec l’autrice Sofi Oksanen
devant Garibaldi en mai 2013.
Le parfum du texte
La chose n’est pas pour
déplaire à Sébastien Cagnoli, qui en a presque fait la marque de
fabrique de son approche du métier de traducteur. Autrement dit,
il faut qu’il y ait une forme de jeu entre le texte et lui (au
sens oulipien du terme, comme on dit dans les milieux
autorisés). Discipline et rigueur dans le travail certes, mais
sans lisser ou aseptiser ce qui donne son sel à l’écriture. Son
côté sport extrême quand la phrase slalome tout schuss dans
l’avalanche des mots étrangers et que, sur la page blanche du
français, elle doit garder son allure, quitte à faire du
hors-piste. « Pour moi, au-delà du mot à mot, un traducteur
a un rôle créatif à jouer, souligne notre spécialiste des émois
franco-finnois. Quand j’envisage un texte à traduire, je le
regarde au grand angle. C’est comme si je cultivais un univers
global dans ma tête pour avoir la lumière, les couleurs et les
sensations, tout le parfum du texte qui va m’aider à me créer un
tableau à partir de sa matière intrinsèque et que je vais alors
essayer de restituer… » Nous voilà prévenus, Sébastien
Cagnoli s’expose aux rayons d’un ouvrage comme une plaque
sensible pour mieux en absorber la substance. Respecter le sens
original dans lequel il a été écrit est son premier devoir. Pour
autant, il ne perd jamais de vue la sensualité dont fait preuve
l’auteur dans la forme de ses phrases, la couleur et la sonorité
des mots, les rythmes qui animent sa prose ou sa poésie. Tout ce
qui fait d’un texte un corps vivant, qui donne sa cambrure au
récit, au livre. « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O
bleu : voyelles, Je dirai un jour vos naissances
latentes » poétisait Rimbaud. On se prend à penser que
Sébastien Cagnoli est sans nul doute un coloriste des nuances
qui font chatoyer une langue. Car, à ses yeux, une partie
essentielle du travail se joue aussi dans la restitution de
cette dimension quasi sensorielle pour ainsi dire. Où l’on
retrouve la notion de jeu, chère à ce virtuose du finnois.
Comme un musicien
face à sa partition
« Tout est là en
quelque sorte, confie ce dernier, il y a le sens du mot mais
aussi sa consonance… Un traducteur est un peu comme un musicien
collé à la partition du compositeur, avec une marge
d’interprétation. La mienne va de l’obligation de donner au
texte original le plus de lisibilité possible, tout en
réinventant le jeu de sa lecture en français, d’après les règles
de l’auteur ! » Entendez par là que si traduire
requiert le plus grand sérieux, il n’en faut pas moins
s’attacher au plaisir des mots. Démonstration avec l’ultime
volet de la trilogie d’Ann Christin Antell, Trois femmes de
la Baltique – Paula (à paraître aux Éditions Hachette fin
mai). Si vous n’avez pas déjà lu Purge ou O,
vous aurez un aperçu des talents de Sébastien Cagnoli et de
toute sa palette avec cet ouvrage traduit du finnois, par ses
soins.
Rendez-vous en
terre locale
ADN enfant du pays
certifié, Sébastien a fait ses études à Nice, au collège
Estienne-d’Orves (« à l’époque, c’était un
collège », précise celui-ci), avant d’intégrer une prépa
à Masséna et, plus tard, de rejoindre Centrale à Nantes. Vous
vous étonnez de ce parcours pour un traducteur ?
N’oubliez pas qu’au départ, le Niçois est ingénieur. Revenu à
Nice après des années parisiennes, c’est là que, depuis des
années, il s’emploie à fond à son métier passion, la
traduction. Voyager entre les lignes de romans étrangers ne
l’empêche pas de s’ancrer dans son territoire natal, de tisser
des passerelles entre ses racines et sa plume. En 2013,
Sébastien Cagnoli a ainsi participé à une singulière
expérience, traduire le roman finandais Quand les colombes
disparurent de Sofi Oksanen en français puis en occitan
niçois avec l’aide d’un complice local, Michel Pallanca (sous
le pseudonyme de Miquèl de Carabatta). Autre immersion du côté
d’ici, Espars. Ecrit par Sébastien Cagnoli en clin
d’œil à ses ancêtres marins de la Maison de Savoie qui
régentait alors le comté de Nice, il s’agit d’un poème épique
d’autant plus au long cours qu’il retrace une traversée
imaginaire (basée sur une toile de fond historique) entre
Villefranche et la Sardaigne au XIXe siècle. Ce texte a donné
lieu à une création sonore et musicale pour une lecture du
poème en automne 2023, salle Stéphane Grappelli à Cimiez.
Michel Pallanca était la voix du récitant pour l’occasion. Il
le sera de nouveau dans une reprise d’Espars au sein de
l’Auditorium du Conservatoire de Nice, le mardi 17 juin.
L’ouvrage a quant à lui reçu le Prix Méditerranée Poésie 2023.
Espars paru aux éditions
Le Ver à Soie / 2023 / en lecture piano-voix le mardi 17
juin au Conservatoire de Nice /
www.conservatoire-nice.org
Trois femmes de
la Baltique – Paula d’Ann
Christin Antell à paraître aux Éditions Hachette fin mai

Remise du prix par la ministre de la Culture,
Mari-Leena Talvitie, à Helsinki, en février 2025.
Article de Frank Davit paru sur Nice 24 le 13 mai
2025.