A.E. Housman

Un gars du Shropshire

1896

(Extraits)






XV

Reste loin de mes yeux, de peur
       Qu’ils reflètent ce que je vois,
Et que ton visage charmeur
       Te perde d’amour comme moi.
Il faut passer de longues nuits
       À soupirer contre les cieux,
Mais pourquoi devrais-tu aussi
       Périr ? Reste loin de mes yeux.
 
Un jeune Hellène, dit l’histoire,
       Que bien des gens aimaient en vain,
Plongea dans la source un regard
       Et jamais plus il n’en revint.
Là, quand l’herbe au printemps fleurit,
       Le regard triste et l’œil en peine,
Se dresse dans l’éclat des pluies
       Une jonquille, et point d’Hellène.

XV

Look not in my eyes, for fear
       They mirror true the sight I see,
And there you find your face too clear
       And love it and be lost like me.
One the long nights through must lie
       Spent in star-defeated sighs,
But why should you as well as I
       Perish? gaze not in my eyes.

A Grecian lad, as I hear tell,
       One that many loved in vain,
Looked into a forest well
       And never looked away again.
There, when the turf in springtime flowers,
       With downward eye and gazes sad,
Stands amid the glancing showers
       A jonquil, not a Grecian lad.

 

XVIII

Lorsque pour toi mon cœur battait,
J’étais pur et plein de courage,
Et à la ronde on s’étonnait
De mon comportement si sage.

Le charme à présent se retire,
Il n’en restera que du vent,
Et à la ronde on va me dire
Redevenu tel que devant.


XVIII

Oh, when I was in love with you,
   Then I was clean and brave,
And miles around the wonder grew
   How well did I behave.

And now the fancy passes by,
   And nothing will remain,
And miles around they’ll say that I
   Am quite myself again.


XXI. BREDON HILL

Au-dessus de Bredon, en été,
  Les cloches jouent à tout-va,
Elles tintent de par deux comtés
  Dans les clochers ci et là :
  C’est tout un joyeux fracas.

Nous musions le dimanche au matin,
  Avec ma mie, sur la crête,
Contemplant les couleurs des terrains,
  Écoutant les alouettes
  Haut dans le ciel sur nos têtes.

Elle était appelée par les cloches
  Dans des vallées là fort loin :
« Paroissiens, venez donc à l’église ;
  Venez prier, paroissiens. »
  Ma bien-aimée n’allait point.

Quant à moi, je donnais la réplique
  Dans le thym fleurant si bon :
« Sonnaillez plutôt nos épousailles !
  Entendant le carillon,
  À l’église nous courrons. »

Mais voici qu’à Noël, quand la neige
  Poudra le sommet chenu,
Mon aimée se leva bien trop tôt
  Et, sortie sans être vue,
  Seule à l’église s’en fut.

On sonna d’une cloche le glas ;
  Nul promis sur le parvis :
Le funèbre cortège à sa suite,
  Ainsi fut-elle à l’église,
  Pourtant point ne m’attendit.

Sur Bredon retentissent les cloches,
  Toujours tintinnabulant.
« Paroissiens, venez donc à l’église… »
  Assez, carillon bruyant !
  J’entends, je viens à l’instant.

XXI. BREDON HILL

In summertime on Bredon
  The bells they sound so clear;
Round both the shires they ring them
  In steeples far and near,
  A happy noise to hear.

Here of a Sunday morning
  My love and I would lie
And see the coloured counties,
  And hear the larks so high
  About us in the sky.

The bells would ring to call her
  In valleys miles away:
“Come all to church, good people;
  Good people, come and pray.”
  But here my love would stay.

And I would turn and answer
  Among the springing thyme,
“Oh, peal upon our wedding,
  And we will hear the chime,
  And come to church in time.”

But when the snows at Christmas
  On Bredon top were strown,
My love rose up so early
  And stole out unbeknown
  And went to church alone.

They tolled the one bell only,
  Groom there was none to see,
The mourners followed after,
  And so to church went she,
  And would not wait for me.

The bells they sound on Bredon,
  And still the steeples hum.
“Come all to church, good people,”—
  Oh, noisy bells, be dumb;
  I hear you, I will come.

XXVII

« Mon équipe est-elle au labour,
Que je conduisais constamment,
Le harnais cliquetant toujours
Lorsque j’étais encor vivant ? »

Oui, le cheval piétine ainsi,
Toujours cliquète le harnais ;
Rien de neuf sinon que tu gis
Sous le sol que tu labourais.

« Jouent-ils au football, les garçons,
Sur le côté de la rivière,
En pourchassant le ballon rond,
Quand je ne tiens plus sur mes pieds ? »

Oui, la balle en cuir vole bien,
Les gars s’en donnent à cœur joie ;
Le but tient bon, et le gardien
Se tient devant comme il se doit.

« Ma bien-aimée est-elle heureuse,
Qu’il m’était si dur de quitter ?
A-t-elle enfin tari ses pleurs
Lorsqu’elle se couche en soirée ? »

Oui, gaie elle va sous la couette,
Et ne se couche point en pleurs :
Ta bien-aimée est satisfaite.
Mon gars, tu peux dormir sans peur.

« Mon ami est-il frais, dispos,
Quand je suis bordé de sapin ?
A-t-il trouvé pour son repos
Un lit meilleur que n’est le mien ? »

Oui, mon gars, j’ai tout le confort
Qu’un gars peut rêver pour son lit ;
J’enhardis la douce d’un mort,
Ne me demande point de qui.

XXVII

“Is my team ploughing,
 That I was used to drive
And hear the harness jingle
 When I was man alive?”

Ay, the horses trample,
 The harness jingles now;
No change though you lie under
 The land you used to plough.

“Is football playing
 Along the river shore,
With lads to chase the leather,
 Now I stand up no more?”

Ay, the ball is flying,
 The lads play heart and soul;
The goal stands up, the keeper
 Stands up to keep the goal.

“Is my girl happy,
 That I thought hard to leave,
And has she tired of weeping
 As she lies down at eve?”

Ay, she lies down lightly,
 She lies not down to weep:
Your girl is well contented.
 Be still, my lad, and sleep.

“Is my friend hearty,
 Now I am thin and pine,
And has he found to sleep in
 A better bed than mine?”

Yes, lad, I lie easy,
 I lie as lads would choose;
I cheer a dead man’s sweetheart,
 Never ask me whose.

XXXI

Les bois de Wenlock Edge endurent leur tourment ;
Leur sylvestre toison sur le Wrekin déferle ;
Les bourrasques en deux reploient les jeunes plants
Et couvrent la Severn d’un blanc manteau de feuilles.

Ainsi soufflait le vent sur les coteaux boisés
Quand la cité d’Uricon avait belle allure :
Ce vent et son courroux ne sont point apaisés,
Quoiqu’à l’époque il sévît sur d’autres ramures.

C’était un temps bien avant moi, où le Romain
Considérait cette colline déferlante :
La chaleur qu’un yeoman d’Angleterre porte au sein,
Ses pénibles pensées :elles étaient présentes.

Là, tel le vent soufflant dans les bois révoltés,
Les bourrasques de vie l’assaillaient à l’extrême ;
L’arbre de l’homme ne cessait d’être agité :
Tel était le Romain, tel à présent moi-même.

Les bourrasques en deux reploient les jeunes plants,
Elles soufflent très haut, pour bientôt redescendre :
Car de nos jours, notre Romain et son tourment
Sous la grande Uricon, ils ne sont plus que cendres.


XXXI

On Wenlock Edge the wood’s in trouble;
   His forest fleece the Wrekin heaves;
The gale, it plies the saplings double,
   And thick on Severn snow the leaves.

’Twould blow like this through holt and hanger
   When Uricon the city stood:
’Tis the old wind in the old anger,
   But then it threshed another wood.

Then, ’twas before my time, the Roman
   At yonder heaving hill would stare:
The blood that warms an English yeoman,
   The thoughts that hurt him, they were there.

There, like the wind through woods in riot,
   Through him the gale of life blew high;
The tree of man was never quiet:
   Then ’twas the Roman, now ’tis I.

The gale, it plies the saplings double,
   It blows so hard, ’twill soon be gone:
To-day the Roman and his trouble
   Are ashes under Uricon.


XXXII

De loin, du couchant, du levant,
De par les douze vents célestes,
Le fil de vie en me tissant
Souffla par là : et j’en atteste.

Je reste le temps d’une pause
Et ne me dissous point encor ;
Prends-moi la main, vite, et m’expose
Ce que tu portes sur le cœur.

Parle-moi, que je te réponde,
Dis-moi comment je puis t’aider,
Avant qu’aux douze vents du monde
Je ne m’envole à tout jamais.


XXXII

From far, from eve and morning
   And yon twelve-winded sky,
The stuff of life to knit me
   Blew hither: here am I.

Now— for a breath I tarry
   Nor yet disperse apart—
Take my hand quick and tell me,
   What have you in your heart.

Speak now, and I will answer;
   How shall I help you, say;
Ere to the wind’s twelve quarters
   I take my endless way.


XXXV

Sur la colline où l’été je musarde,
Par la course des ruisseaux assoupi,
J’entends de loin le tambour implacable
Qui comme de mes songes retentit.

Plus ou moins fort, ils viennent et ils vont,
Marchant de par les routes de la terre,
Chers à leurs amis, chair pour les canons,
Tous ces soldats qui courent à leur perte.

À l’est, à l’ouest, sur des champs oubliés
Blancs sont les os des camarades morts,
Jolis garçons, tués et putréfiés ;
De ceux qui sont partis, nul ne s’en sort.

Voilà l’appel des clairons qui éclate,
Auquel le fifre réplique en sifflant,
Suivi gaiement de rangées écarlates :
Né de la femme, je réponds présent.

 

XXXV

On the idle hill of summer,
   Sleepy with the flow of streams,
Far I hear the steady drummer
   Drumming like a noise in dreams.

Far and near and low and louder
   On the roads of earth go by,
Dear to friends and food for powder,
   Soldiers marching, all to die.

East and west on fields forgotten
   Bleach the bones of comrades slain,
Lovely lads and dead and rotten;
   None that go return again. 

Far the calling bugles hollo,
   High the screaming fife replies,
Gay the files of scarlet follow:
   Woman bore me, I will rise.

XXXVI

Longue est la route au clair de lune,
L’astre blanchit les alentours ;
Longue est la route au clair de lune,
Qui me dévoie de mon amour.

La haie figée sans courant d’air,
Les ombres n’ondoient pas d’un brin :
Mes pieds sur la blanche poussière
Poursuivent l’incessant chemin.

Le voyageur dit rond le monde,
Le trajet distendu mais droit,
Hardi ! tout rentrera dans l’ordre,
Le chemin reconduit vos pas.

Mais avant de s’en retourner,
Le cercle doit faire un grand tour :
Longue est la route au clair de lune,
Qui me dévoie de mon amour.


XXXVI

White in the moon the long road lies,
   The moon stands blank above;
White in the moon the long road lies
   That leads me from my love.

Still hangs the hedge without a gust,
   Still, still the shadows stay:
My feet upon the moonlit dust
   Pursue the ceaseless way.

The world is round, so travellers tell,
   And straight though reach the track,
Trudge on, trudge on, ’twill all be well,
   The way will guide one back.

But ere the circle homeward hies
   Far, far must it remove:
White in the moon the long road lies
   That leads me from my love.


XL

Dans mon cœur souffle un air mortel,
De cette contrée loin derrière.
Quels sont ces horizons bleu ciel,
Et ces clochers, et ces chaumières ?

C’est le pays des joies d’antan,
En plein éclat je le vois poindre,
Les routes où j’allai content,
Et que je ne puis plus rejoindre.


XL

Into my heart an air that kills
   From yon far country blows:
What are those blue remembered hills,
   What spires, what farms are those?

That is the land of lost content,
   I see it shining plain,
The happy highways where I went
   And cannot come again.



XLIV

Shot? so quick, so clean an ending?
   Oh that was right, lad, that was brave:
Yours was not an ill for mending,
   ’Twas best to take it to the grave.

Oh you had forethought, you could reason,
   And saw your road and where it led,
And early wise and brave in season
   Put the pistol to your head.

Oh soon, and better so than later
   After long disgrace and scorn,
You shot dead the household traitor,
   The soul that should not have been born.

Right you guessed the rising morrow
   And scorned to tread the mire you must:
Dust’s your wages, son of sorrow,
   But men may come to worse than dust.

Souls undone, undoing others,—
   Long time since the tale began.
You would not live to wrong your brothers:
   Oh lad, you died as fits a man.

Now to your grave shall friend and stranger
   With ruth and some with envy come:
Undishonoured, clear of danger,
   Clean of guilt, pass hence and home.

Turn safe to rest, no dreams, no waking;
   And here, man, here’s the wreath I’ve made:
’Tis not a gift that’s worth the taking,
   But wear it and it will not fade.


XLVII. Le fils du charpentier

Là le bourreau fait un arrêt :
Amis, il faut nous séparer.
Moi sans salut, je vous salue :
Vivez, les gars — et l’on me tue.

Que ne suis-je, auprès de mon père,
Resté reprendre les affaires !
La plane et le ciseau, les gars,
M’auraient sauvé de ces tracas.

J’aurais pu faire de mon art
Des gibets pour d’autres gaillards,
Sans jamais ainsi pendiller,
Eussé-je le mal délaissé.

Voyez, on me pend haut et court,
Et les passants des alentours
M’assènent leurs malédictions ;
C’est pis que pendre qu’ils me font.

À mes côtés, la pendaison
Punit deux malheureux larrons :
Même fortune nous attend,
Mais moi c’est l’amour qui me pend.

Ô mes amis venus à moi,
Détournez-vous vers d’autres voies ;
Gardez votre cou du lacet :
Mes amis, le mal délaissez.

Ayez une honorable fin,
Plus malins que votre copain.
Moi sans salut, je vous salue :
Vivez, les gars — et l’on me tue.


XLVII. The Carpenter’s Son

“Here the hangman stops his cart:
Now the best of friends must part.
Fare you well, for ill fare I:
Live, lads, and I will die.”

“Oh, at home had I but stayed
’Prenticed to my father’s trade,
Had I stuck to plane and adze,
I had not been lost, my lads.”

“Then I might have built perhaps
Gallows-trees for other chaps,
Never dangled on my own,
Had I but left ill alone.”

“Now, you see, they hang me high,
And the people passing by
Stop to shake their fists and curse;
So ’tis come from ill to worse.”

“Here hang I, and right and left
Two poor fellows hang for theft:
All the same’s the luck we prove,
Though the midmost hangs for love.”

“Comrades all, that stand and gaze,
Walk henceforth in other ways;
See my neck and save your own:
Comrades all, leave ill alone.”

“Make some day a decent end,
Shrewder fellows than your friend.
Fare you well, for ill fare I:
Live, lads, and I will die.”


L

  Clunton, Clunbury,
  Clungunford et Clun :
D’un calme sans pareil
    Sous le soleil.

Dans les vallées, auprès des sources,
Où Ony, Teme et Clun s’éveillent,
Ce pays où la vie est douce,
Sans son pareil sous le soleil,

Nous avions pourtant du mouron,
La joie n’était pas toujours là,
Ils souffraient, les gars de Knighton,
Quand à Knighton j’étais un gars.

Autour des ponts de la Tamise,
À Londres, cité mal bâtie,
Ce ne sera point de surprise
Si le chagrin persiste aussi.

Et si, le gars prenant de l’âge,
Plus nombreux se font ses soucis,
L’épaule où ses peines se chargent
Depuis fort longtemps les subit.

Où s’arrêter pour lâcher prise,
Poser ce fardeau qui m’encombre ?
Point sur la Teme ou la Tamise,
Pas plus qu’à Knighton ou à Londres :

Mais beaucoup plus loin que Knighton,
En un lieu plus calme que Clun,
Où il peut tonner à tout rompre
Sans que s’en offusque quiconque.

L

Clunton and Clunbury,
  Clungunford and Clun,
Are the quietest places
  Under the sun.

In valleys of springs of rivers,
  By Ony and Teme and Clun,
The country for easy livers,
  The quietest under the sun,

We still had sorrows to lighten,
  One could not be always glad,
And lads knew trouble at Knighton
  When I was a Knighton lad.

By bridges that Thames runs under,
  In London, the town built ill,
‘Tis sure small matter for wonder
  If sorrow is with one still.

And if as a lad grows older
  The troubles he bears are more,
He carries his griefs on a shoulder
  That handselled them long before.

Where shall one halt to deliver
  This luggage I’d lief set down?
Not Thames, not Teme is the river,
  Nor London nor Knighton the town:

‘Tis a long way further than Knighton,
  A quieter place than Clun,
Where doomsday may thunder and lighten
  And little ‘twill matter to one.

LIV

Mon cœur est chargé de chagrin
Car j’avais des amis précieux,
Moult filles aux lèvres carmin
Et moult garçons au pas gracieux.

Près de rivières intouchées
Les gars au pas gracieux reposent,
Les lèvres carmin sont couchées
Dans des champs où fanent les roses.


LIV

With rue my heart is laden
       For golden friends I had,
For many a rose-lipt maiden
       And many a lightfoot lad.

By brooks too broad for leaping
       The lightfoot boys are laid;
The rose-lipt girls are sleeping
       In fields where roses fade.


LX

La bougie s’éteint, noire et froide,

Le cierge ruisselle tout bas :

Sac à l’épaule et dos bien roide,

De tes amis éloigne-toi.

 

Ô n’aie point peur, rien n’est à craindre,

Ne détourne pas ton regard :

La voie sans fin qu’il te faut prendre

N’offre que nuit obscure à voir.


LX

Now hollow fires burn out to black,

   And lights are guttering low:

Square your shoulders, lift your pack,

   And leave your friends and go.

 

Oh never fear, man, nought’s to dread,

   Look not left nor right:

In all the endless road you tread

   There’s nothing but the night.




A.E. Housman, A Shropshire Lad (1896).
Poèmes traduits de l'anglais par Sébastien Cagnoli (©2004-2019).
Illustration : John William Waterhouse, Echo & Narcissus (1903), Walker Art Gallery, Liverpool (détail).
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