Ťima Veń

(Тима Вень, 1890-1939)
En russe : Veniamin Čistalov (Вениамин Тимофеевич Чисталёв).
Auteur et traducteur de poésie et de prose en langue zyriène, Ťima Veń (Тима Вень, pseudonyme de Veniamin Timofejevič Čistalov) est considéré comme le fondateur de la prose psychologique komie.



Poèmes

Berceuse

Une nounou me surveillait,
Près du berceau elle chantait :
      « Dodo, dodo, dodo. »
La vieille nounou me rassure,
Les planches de bouleau murmurent :
      « Cric crac. Cric et crac. »
La nounou chante tristement,
Les planches grincent bruyamment :
      « Cric croc. Cric et croc. »
Mon doux trésor, endors-toi, dors !
Tendre chéri, endors-toi, dors !
      « Dodo, dodo, dodo. »
Mes pieds poussent la couverture,
Mes mains l’ôtent de ma figure.
      « Dodo, dodo, dodo. »
La nounou me rebordera,
Me recouvrira sous le drap.
      « Dodo, dodo, dodo. »
Le chant de la nounou fini,
Je me mets à vagir aussi :
      « O-do, o-do. »
Et la nounou chante à nouveau :
« Dans la forêt vole un perdreau.
      Dodo, dodo, dodo.
Papa pour la chasse est parti,
Aux écureuils et aux perdrix.
      Dodo, dodo, dodo.
C’est avec ardeur qu’il travaille,
Il t’apportera moult volailles.
      Dodo, dodo, dodo.
Maman est partie pour les foins.
Pas pour longtemps… Ne pleure point !
      Dodo, dodo, dodo.
Tu seras un homme, bientôt,
T’envoleras comme un oiseau !…
      Dodo, dodo, dodo… »

Longtemps la nounou chante ainsi,
Jusqu'à être bercée aussi.
      « Dodo, dodo, dodo. »
La bise siffle à l’extérieur,
Mais dedans règne la chaleur.
      « Dodo, dodo, dodo. »
Le berceau d’enfant se balance,
La nounou tombe en somnolence.
      « Dodo, dodo, dodo… »

C’est pour vous que j’écris ceci,
Fillettes et garçons chéris
Au terme de ma longue vie
Dans le cher pays de Komi.
Vous chanterez à votre tour,
Pour vos frères et sœurs, un jour :
      « Dodo, dodo, dodo. »

Et l’on entend dans ces chansons,
Ces tendres et mélodieux sons,
De la forêt le moindre bruit,
La vie du peuple de Komi,
tous ses tourments des anciens temps,
Et la joie qu’il cherche à présent.

Öввö

Пöчö менö видзлывлiс,
Потан дорын сьывлывлiс:
      «Öввö, öввö, öввö».
Пöчö менö ланьтöдö,
Кыдз пу лайкан дзуркöдö:
      «Луйк-лайк. Луйки-лайк».
Пöчö сьылö нораа,
Лайкан дзуртö гораа:
      «Дзурк-дзурк. Дзурки-дзурк».
Зарни пиöй, узь нин, узь!
Сьöлöмшöрöй, узь нин, узь!
      «Öввö, öввö, öввö».
Шебрас кокöн чужъялас,
Ичöт кекöн шыблалас.
      «Öввö, öввö, öввö».
Пöчö бара тубыртас,
Эшкын улö шебрöдас.
      «Öввö, öввö, öввö».
Кодыр дугдас сьывны пöч,
Кута лöвтны ачым тшöтш:
      «Öв, öв-öв, öв».
Пöчö бара нин сьылö:
«Вöрын лэбалö сильö.
      Öввö, öввö, öввö.
Айыд мунiс вöравны,
Сьöла-урöс лыйлыны.
      Öввö, öввö, öввö.
Зэв öд сiйö ачус зiль,
Ваяс тэныд уна силь.
      Öввö, öввö, öввö.
Мамыд мунiс турунла.
Регыд локтас... Эн бöрд, эн!
      Öввö, öввö, öввö.
Быдман ыджыд лоан морт,
Вылö лэбзян пöтка-борд!..
      Öввö, öввö, öввö… »

Кузя тадзи сьылас пöч,
Кытчöдз оз ланьт ачыс тшöтш.
      «Öввö, öввö, öввö».
Ывла-н вой тöв шутьлялö,
Керка-н шоныд онялö.
      «Öввö, öввö, öввö».
Кага потан довъялö,
Пöчö сэнi вугралö.
      «Öввö, öввö, öввö…»

Тайö гижа тiянлы,
Сьöлöмшöр ныв-пиянлы
Уна олöм во бöрын
Муса Коми му вылын.
Гашкö, коркö сьылыштлад,
Посни чой-вок ланьтöдлад:
      «Öввö, öввö, öввö».

Тайö сьыланкывъясас,
Небыд, мича шыясас
Кылö вöрлöн шувгöмыс,
Коми йöзлöн олöмыс,
Важся тiльсьöм-мырсьöмныс,
Выльын гажсö перйöмныс.



Théâtre

Izkar (1926)

...

Les noces (1936)

Epilogue.

Le festin est fini…
Le festin est fini.
Beaucoup de bière a coulé…
Beaucoup de vin s’est versé.
Et les femmes ont répandu
Beaucoup de larmes.
On s’en souviendra longtemps.
Le festin est fini.
Sur le festin,
Du sang s’est versé.
Et quelques uns
Ont trouvé la Sibérie…
Le festin est fini,
Passé
Le divertissement.
Sur le festin,
La bagarre a fait rage…
Sur le village
Est tombée
Une nuit de malheur.
Au petit matin
À un moment
Ils se sont tus.
Longtemps encor s’est propagée
Par-delà le ruisseau
Une longue, longue
Et triste aria,
Un chant plaintif.
Toute la nuit
L’épouse d’Oš Maksim
A gémi et pleuré
Sur le corps de son mari…
Sans bruit
Elle a mouillé,
La jeunette,
Son oreiller de noces.
Pour se lamenter
Elle avait deux
Motifs :
Sur soi-même et sur
Son bien-aimé…
Quant à Böbyľ Śemö,
Nul
Ne l’a pleuré :
Tout seul
Dans une grange en flammes
Il gisait
Quelque part.

 * * * * * *
Oui…
Ainsi s’achèvent
Les noces,
Des noces avec
Six morts,
Des corps.
Telle est la fin :
Le jeune Kirö
A pressé la gâchette ;
Oš Maksim
S’est consumé de vin ;
Böbyľ Śemö
A été tué dans la bagarre ;
Les deux tueurs
Pour toute leur vie
Sont partis en Sibérie,
Condamnés
Aux travaux forcés…
Mais la sixième,
La pauvre jeunette
Elle-même,
Sur ses jambes
Peu à peu,
Comme un arbre sec
S’est desséchée, desséchée…

* * * * * *
Le festin est fini…
Beaucoup de bière a coulé.
Beaucoup de vin s’est versé,
Et les larmes des femmes —
On s’en souviendra longtemps…
Telle était
Des anciens Komis
La joie de vivre !

Помасис пир…
Помасис пир.
Уна визувтiс сур…
Уна киссис вина.
Уна лэччис
Нывбаба синва.
Ковмас казьтывны дыр.
Помасис пир.
Пир вылын —
Киссис вир.
А кодсюрö
Аддзис Сибирь…
Помасис пир
Коли
Гажöдчандыр.
Пир вылын
Мунiс бой…
Сикт вылын
Пуксис
Шог вой.
Асъя вой кадö
Кодыр кö
Ланьтiсны.
Но дыр на лювгис
Шор сайын
Куузь-кузь
Шог песан, нор
Сьыланкыв.
Войбыд
Ойзiс-бöрдiс
Ош Максим гöтыр
Мужикыс шой вылын…
Шытöг
Кöтöдiс ичмонь
Ассьыс
Приданöй юрлöс.
Бöрдöдны сылы
Мойвиис
Кыкöс:
Асьсö дай ассьыс
Муса зонмöс…
Бöбыль Семöлöн
Бöрдысь —
Некод эз вöв:
Сiйö öтнасöн
Пöжарнöй кумын
Куйлiс
Кын.

* * * * * *
Дда…
Сiдз помасис
Свадьба,
Квайт смерта,
Морт шоя
Свадьба.
Сэтшöми пом:
Лыйсис том
Кирö зон;
Ош Максим —
Винаöн сотчис;
Бöбыль Семööс
Виисны косьын;
Виысьяс кыкöн
Нэм кежлас
Сибирö мунiсны,
Катарга-рудникö
Инiсны…
А квайтöдыс —
Коньöрöй ичмоньыс
Ачыс,
Кок йылас
Вочасöн,
Кос пу моз
Косьмис и косьмис…

* * * * * *
Помасис пир…
Уна визувтiс сур.
Уна киссис вина,
Нывбаба синва —
Ковмас казьтывны дыр…
Татшöми вöвлi
Комилöн важ
Олан гаж!




Esquisse biographique

Enfance et jeunesse

Veniamin Timofejevič est né le 8 octobre 1890 dans le village de Pomozdino (Помоздино, dans les environs d'Ust-Kulom), dans une famille nombreuse de paysans.
Il va à l'école primaire dans son village natal, puis au lycée dans le village de Derevjansk. Il voudrait ensuite aller à l'école des maîtres dans la ville de Tot'ma, mais il n'est pas admis.

Il devient donc institueur, en 1908, dans le village de Požeg (Пожег). Là, il souhaite enseigner aux enfants la langue komie. A cet effet, il rédige un dictionnaire russe-komi, ainsi qu'un livre de lecture, Les plantes et les arbres. C'est une pratique nouvelle pour l'époque, qui est vue d'un mauvais oeil par les collègues, avec lesquels il va entretenir de mauvaises relations jusqu'à ce qu'il finisse par quitter l'école. Il entre alors comme scribe dans l'administration du volost.
En 1915, Čistalov est appelé à l'armée.

Activités culturelles et littéraires

Après la révolution d'octobre 1917, il rentre au village natal, où il participe aux activités culturelles.
Avec d'autres écrivains et personnalités, il travaille pour améliorer la vie du peuple komi, recueille les oeuvres du folklore, traduit en zyriène les nouvelles de Gogol...
En 1919, il joue dans des pièces, produit une revue...
En 1921, il publie dans le recueil Вой тoв шувгoм (La chanson du vent du nord) le poème "Вой тoв варыш" (L'aigle du vent du nord),
En 1926, il publie une pièce de théâtre en quatre actes, Изкар (Izkar).
En 1928, parution de son premier recueil.
En 1929 il publie un roman dont le protagoniste est un paysan komi, Трипан Вась (Tripan Vas) : c'est un événement dans la littérature komie, et cette publication provoque de vives discussions... Čistalov est exclu pour quelque temps de l'association des écrivains komis.

Les années 1930

Dans les années 1930, Čistalov devient un maître incontesté de la littérature komie.
Ses oeuvres sont traduites en russe, il participe au premier congrès des écrivains soviétiques (1934), au congrès des écrivains du nord à Arkhangelsk (1936), traduit en komi le roman de Gorki La mère, recueille des matériaux pour une grande oeuvre sur l'histoire du peuple komi.
Cependant tous ses projets sont suspendus par son arrestation soudaine en 1937.
Il est incarcéré, en tant que "nationaliste bourgeois", dans la prison de Verhnij Čov (prés de Syktyvkar).
Il meurt à l'hôpital, à Syktyvkar, le 13 octobre 1939.

Son oeuvre

Veniamin Čistalov a commencé à écrire et traduire des poèmes avant la révolution. En particulier, il a traduit en komi, en 1908-1909, une série d'oeuvres d'Alexis Koltsov, Ivan Nikitine, Alexandre Pouchkine, Alexis Plechtcheyev, qui, si elles ne furent publiées que dans les années 1920, jouissaient déjà d'une certaine notoriété orale.
Pendant la guerre civile qui suit la révolution, il compose le poème "Les forgeurs" (1921), et un peu plus tard des poèmes comme "Le temps de la rénovation de la terre" (1927) et "Près du mausolée de Lénine" (1928), où il salue les changements apportés par la révolution dans la vie du peuple.
Cependant, ce n'est pas tant dans les sujets socialistes que va s'épanouir le talent de Čistalov, que dans la peinture du peuple komi et de son environnement.
Il est un maître incontesté de la poésie lyrique de paysages. Au début du XXème siècle, il introduit dans son oeuvre l'un des symboles caractéristiques de la poésie komie : l'image du ruisseau forrestier.
Dans les années 1920, Čistalov crée ses meilleurs poèmes : "La naissance de la poésie", "Mes mots", "Berceuse".
Dans le cycle de poèmes de paysages Югыд тoлысь (La nuit claire, 1925), il exprime la beauté de la nature du nord.
Les pièces Izkar (1926) et Les noces (1936) embrassent l'histoire komie, la vie quotidienne, et l'aspiration à reproduire les caractéristiques de la conscience nationale.
Čistalov est entré dans la littérature komie comme le maître de la prose psychologique. Et bien qu'il n'ait pu publier qu'une petite partie de ce qu'il a écrit, tout ce qui est parvenu au lecteur témoigne d'une rare maîtrise.
La prose de Čistalov est essentiellement constituée de petits fragments de vastes oeuvres qui ne nous sont pas parvenues : Une grande nouvelle, Quelques mots sur nos ancêtres, Le cimetière, etc.
Dans toutes ces oeuvres, Čistalov s'interroge sur le monde et sur le sort de la paysannerie komie.
Parmi les fragments de sa grande oeuvre épique, il faut souligner le récit Tripan Vas (1929), méditation de l'écrivain sur l'originalité et les particularités psychologiques du paysan komi. Cette oeuvre de Čistalov a laissé une trace profonde dans la littérature komie comme un des sommets de la prose psychologique. A ce titre, il a ouvert des voies, dans les domaines de la poésie et de la prose, qu'ont suivies ensuite les écrivains komis du milieu des années 1950 aux années 1990 (S. Popov, G. Fedorov, G. Jushkov, I. Toropov, P. Shahov, A. Vaneev, V. Popov, N. Kuratova, A. Misharina, A. Nekrasov, V. Lodygin...).



Textes traduits du komi par Sébastien Cagnoli (2007-2008).

Sources pour les textes originaux :

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