Ilľa Vaś

Pera le héros

une légende permiake (1967)



Introduction

Pera est un personnage bien connu dans la mythologie permiake. Les Permiaks sont les Komis méridionaux qui, étant établis dans le bassin de la Kama, tributaire de la Volga, sont assez déconnectés des Komis du Nord, les Zyriènes, qui sont plutôt tournés vers l’océan Arctique. Néanmoins, les légendes de Pera sont arrivées tout naturellement aux oreilles des Zyriènes du Sud, et se sont répandues dans tout le pays komi. Lytkin s’inspire ici très librement des aventures de Pera rapportées par la tradition.

Ce poème soulève deux problèmes de vocabulaire, sur lesquels je vais m’arrêter un instant. Tout d’abord, Pera est un « bagatyr » (« багатыр »). Ce mot est fréquent dans la littérature russe (sous la forme « богатырь »), pour désigner un héros d’épopée. Il s’agit d’un homme doué d’une force et/ou d’une sagesse extraordinaire. Le mot russe vient lui-même du turc « baghatur ». De fait, de nombreuses épopées du Sud de la Russie et des régions limitrophes mettent en scène de valeureux cavaliers des steppes : aussi, par analogie avec les romans chevaleresques occidentaux, a-t-on souvent traduit « bogatyr » par « preux ». Mais en l’occurrence, chez les Komis, on est bien loin de ces chevaliers des steppes ! Les deux personnages du conte n’ont rien de « preux » : Pera est un « héros malgré lui » (il est plus proche de l’hercule de foire que du chevalier médiéval), et le « Dragon » est un fléau qui voue sa force surhumaine à la terreur et à la destruction.

Cela nous conduit à la seconde question de vocabulaire : quel est donc ce « Dragon » (« Гундыр », avec majuscule) ? un méchant homme ? un monstre ? un sylvain ? J’y vois une créature maléfique, elle aussi douée d’une force surhumaine — d’où ce combat entre les deux personnages de force équivalente, qui dure plusieurs jours —, et qui n’est pas sans rappeler les hordes d’Asie centrale qu’affrontent les Russes aux confins de leurs territoires.

Après s’être battu aux côtés des Russes contre un tiers ennemi (ce fameux « Dragon »), Pera, trahi par le tsar, va se battre contre les Russes (le comte Stroganov) pour défendre sa patrie permiake. La famille Stroganov a fait fortune dès le début du XVIe siècle en exploitant des mines de sel au bord de la Vytchegda. Jusque là, Moscou ne s’intéressait à la région que pour ses fourrures. Avec les Stroganov, le tsar commence à lorgner les ressources minérales de l’Oural et à en pressentir le gigantesque potentiel économique. C’est Anika Stroganov qui, en 1557, au lendemain de la conquête de Kazan, convainc Ivan le Terrible de l’importance stratégique de la région permiake (« Perm la Grande ») et l’incite donc à poursuivre sa ruée vers l’Est : c’est le début de l’oppression de la région de la Kama. Au XVIIIe siècle, les Stroganov se verront offrir le titre de comtes.

Dans la légende traditionnelle, c’est un sylvain que Pera affronte dans la forêt. Mais Lytkin substitue à cet esprit des bois un comte Stroganov ! En somme, il retranche les composantes animistes de la légende et les remplace par des symboles communistes — ce qui le conduit donc, dans l’épilogue, à transformer brusquement le combat contre les Russes en un combat de classes. Cet épilogue, qui paraît tout à fait hors sujet en conclusion d’une « légende permiake », cherche sans doute à justifier la publication de ce récit d’inspiration folklorique en établissant une comparaison entre les héros de la mythologie et ceux du communisme. Le drapeau rouge sang hissé sur la région de la Kama termine le poème sur une image tout à fait inattendue.

 

Pour finir, quelque mots sur la forme. Le poème est composé de 36 strophes de 12 vers (à l’exception de quelques strophes plus courtes). Le rythme est dactylique (ternaire, accentué sur la première syllabe). Lytkin emploie successivement trois mètres dégressifs : chaque strophe est composée de six tétramètres terminés par un trochée (3+3+3+2), quatre tétramètres terminés par un pied monosyllabique (3+3+3+1), puis deux trimètres terminés par un trochée (3+3+2). Pour donner une idée de l’alternance de ces trois mètres, j’emploie en français, respectivement, des alexandrins, des décasyllabes et des octosyllabes. Les rimes, plates, ne sont pas systématiques et sont souvent réduites à une simple assonance.



Pera le héros

Пера багатыр

Prologue

Sur une morne butte la taïga s’élève,
Et à son pied s’étend le cours d’un large fleuve
Emportant sans un bruit son onde cristalline.
Sur la terre et sur l’eau, le matin printanier.
De derrière les arbres apparaît un élan,
Là-bas surgit un loup dans la forêt obscure,
     Un ours va d’un pas mou vers le rivage —
     Il n’est rien qui résiste sous ses pattes.
     Sur un lièvre a fondu un très grand aigle.
     Zibeline et castor font leur travail…
          De cela il y a longtemps,
          Il a passé déjà cent ans.

Sur le point culminant de la butte, là-haut
Les arbres laissent voir une mince clairière.
Pera dans la clairière a sa modeste hutte,
Et il vient à sa hutte, Pera, pour chasser,
Prendre l’ours et l’élan avec sa longue lance,
Et tirer sur le lac les canards et oiseaux ;
     Sur la Kama, d’un grand remous extraire
     Comme un simple ide un brochet de deux pouds[1],
     Arracher d’un bras les bois de l’élan,
     Briser à main nue la tête de l’ours,
          Extirper un sapin chenu,
          À part lui, nul ne le pouvait.

Je veux tout doucement vous narrer maintenant
Les gestes et les faits de ce héros puissant ;
Vous tenir en haleine en vous disant un conte
Ainsi que me l’a fait le peuple des Komis…
Ce valeureux héros, enfant de la Loupia,
Il avait pour papa un chasseur d’écureuils.
     Sa puissance, sa force et sa raison
     (Même s’il était doux, au demeurant)
     Sont connues des forêts jusqu’à la mer,
     Où l’on parle toujours beaucoup de lui…
          Écoutez donc ce que je narre !
          Écoutez, amis, ces merveilles !


Водзкыв

Нöрысын букыша сулалö парма,
Горулас паськыд ю визувтö-шывгö —
Шы ни тöв кылöдö ассьыс сöдз васö.
Му вылас, ва вылас тувсовъя асыв.
Вöр пуяс костъясысь мыччасьö йöра,
Кыйкъялö кöин сэн сьöд парма вöрын,
Варгыльтö-тапиктö ва дорлань ош —
Черъялö кок увсьыс майöг и потш.
Кöч вылö уськöдчис зэв ыджыд кутш.
Низь да мой вöчöны ассьыныс удж...
Важöн нин вöлöма тайö,
Кольöма сё вояс сайö.

Сэтöнi нöрыс йывмедджуджыдiнас
Тыдалö пуяс пыр ичöтик кушин.
Кушинас Пералöн неыджыд кола,
Пераыд колаас вöравны волö,
Кузь шыöн ошкöс да йöраöс кыйны,
Уткаöс-пöткаöс ты вылысь лыйны;
Камаысь кыркöтшсянь, кöн джуджыд йир,
Кыскыны мыкöс моз кык пудъя сир,
Йöралысь ки пöвнас бертовтны сюр,
Ошлысь кос кабырнас жугöдны юр,
Дзор коз пу нетшыштны вужнас
Сы кындзи некод эз кужлы.

Кöсъя ме ньöжйöник висьтавны öнi
Тiянлы тайö ён багатыр йывсьыс;
Шензигтыр, ышловзиг тiянлы мойдны
Сiдз, кыдзи виставлiс мем коми войтыр...
Лупъяын чужлöма багатыр тайö,
Уралысь вöралысь морт вöлöм айыс.
Пералысь ёнлунсö, эбöс да сям
(Кöть вöлöм Пераыд ачыс и рам)
Тöдлöма парма и вой саридз дор,
Паськыда юргöма сы йылысь гор...
Кывзöй жö висьталöм менсьым!
Кывзöй да, ёртъясöй, шензьöй!



Pera et Zarań.

I

En grandissant, Pera étonnait tout le monde,
Il n’en finissait pas d’émerveiller les gens.
Un beau jour, ses parents partent pour le marais,
Laissant Pera dans son couffin à la maison...
Notre petit enfant bondit de son berceau,
Et, traînant son couffin d’une seule menotte,
     Le gamin par l’échelle au grenier monte
     (Voilà comme il est fort, notre Pera),
     Des planches du toit il fait une hutte,
     Balance le berceau, chasse un moustique.
          Assis sur le faîte du toit,
          « Do-do ! Do-do ! » chante-t-il fort.

Et un beau jour Pera eut l’âge de cinq ans.
Chaque jour et chaque heure, il grandit et forcit.
Et voici qu’une fois son père dit ceci :
« Je te prends avec moi et t’emmène à la chasse ! »
Pera avec papa partit pour la forêt.
Ils s’en vont. Ils pénètrent la taïga profonde…
     Comme surgit soudain un très grand ours
     (C’est qu’on ne peut fermer la route aux bêtes !),
     Il grimpe sur papa, tranche la tête…
     « Ne sois donc pas vilain ! » lui crie Pera.
          Tirant la bête par l’oreille,
          Il sort du bois jusqu’à la berge.

Ils étaient quatre frères et sœur à grandir.
Les deux aînés s’appelaient Öntip et Miźa.
Öntip était doué : il savait l’alphabet,
Et s’attelait sans peine aux travaux en tous genres.
Étant de cœur vaillant autant que pétulant,
Il était destiné à devenir soldat.
     Miźa au sigudök[2] a beaucoup de talent :
     La nuit, il chante et joue — mais ne dort pas.
     La sœur Zarań de merise a la grâce,
     Les joues brillantes du fraisier des bois.
          De beauté resplendit la fille,
          Marchant comme le cygne glisse.

Ils sont donc quatre frères et sœur, et voici
Que toute terre et eau s’étonne et s’émerveille :
Pera de jour en jour gagne en force et vigueur,
Il n’est plus un enfant mais un gars, maintenant ;
Quand étés et automnes ont passé en grand nombre,
Öntip s’en va déjà servir comme soldat ;
     Miźa jouait le soir du sigudök,
     Égayant, réveillant les gens la nuit,
     Ses mélodies étaient entendues loin,
     Par la taïga et l’eau de la Kama ;
          Zarań au visage riant
          Est avec tous affable et douce.

Zarań la jolie fille aux yeux d’airelles bleues,
À natte châtain clair, aux lèvres de framboise,
Chantonnait pour les gens comme chante le cygne.[3]
De par les monts boisés son chant retentissait.
Parfois Pera venait la rejoindre là-haut,
D’où le son mélodieux descendait, ruisselant,
     Où bêtes et oiseaux tendaient l’oreille
     Aux douces inflexions de la jolie ;
     Là où l’on entendait la voix rieuse,
     Le coteau tout entier était en joie :
          Gaie, elle jouait et chantait.
          Ainsi se passait la jeunesse.

Notre Pera était un très vaillant chasseur.
Il ne portait jamais de fusil avec lui,
Ne prenant pour chasser qu’une lance bien longue :
C’est ainsi qu’il sortait se battre avec les bêtes.
Sa lance avait deux brasses et demie de long,
À la pointe d’acier de derrière les mers.
     Et ses skis était longs de quatre brasses :
     Un élan ne saurait le devancer !
     Il est comme un sapin de la taïga,
     Et marche d’un pas sûr comme un géant.
          Voilà à quoi Pera ressemble.
          Face à lui, tout le gibier tremble.

Les frères et la sœur essartaient un terrain.
Les quatre ensemble travaillaient avec entrain.
Tandis qu’il défrichait, Pera de ses mains nues
Extirpait tous les arbres jusqu’à la décharge,
Le mélèze et le pin, le tremble et le bouleau,
Il en faisait un tas et y mettait le feu.
     Il ne tenait au poing ni scie ni hache,
     Portant aux bras un tronc comme un mortier.
     Les frères de semer seigle et navets :
     La terre apporta cent pouds de récolte.
          Ainsi vivaient les fils des bois
          Dans nos marais de la Kama.

Et puis un jour voici que le grand frère Öntip
S’en alla pour Moscou, pour servir à l’armée ;
Zarań eut un mari dans un autre village.
Voilà comme ils en vinrent à se séparer.
L’autre village était sur un tertre boisé,
Au bord d’un fleuve, à quinze verstes, fort lointain.
     Ils avaient une hache de cinq pouds,
     Ensemble, tout seul — on ne peut rien faire !
     S’il la faut à sa sœur — point de chagrin !
     De quinze verstes le frère la lance.
          Voilà comme il était, Pera,
          Étonnant nature et hameau !


I

Пераыд быдмигас чуймöдлiс йöзтö,
Не öтчыд шензьöдлiс войтыртö сiйö.
Коркö со батьысъяс мунöмны сёрдö,
Пераöс потанас кольöмны гортö...
Зыбкасьыд кагаыд чеччыштас миян,
Ки пöвнас нетшыштас потансö сiйö,
Пос кузя йирк вылö катöдас зон
(Со кутшöм Пераыд вöлöма ён),
Керка вевт тьöсъясысь стрöитас чом
Зыбкаöн öвтчö да вöтлалö ном.
Пуксьöма öклупень вылö,
«Öввö-öв!» — гораа сьылö.

Коркö и Пералы вит арöс тыри.
Лунысь-лун, часысь-час быдмö да сöвмö.
Öтчыд со Пералы айыс и шуö:
«Аскöд тшöтш босьта да вöравны нуа!»
Батьыскöд Пераыд мöдöдчис вöрö.
Мунöны. Воисны сук парма шöрö...
Другысь кыдз уськöдчас зэв ыджыд ош,
(Туйсö öд зверыдлы некыдз он потш!),
Бать вылас вожасяс, курччö нин юр...
Пераыд горöдас: «Эн на зэв дур!»
Пельöдыс кватитас звертö,
Шняпкöбтас берег дор эрдö.

Быдмисны-сöвмисны нёль чоя-вока.
Ыджыдджык вокъясыс — Öнтип да Мизя.
Сюсь вöлi Öнтипыс: лыддьысьны кужö,
Кокньыда кутчысьö быдсяма уджö.
Ыджыд и збой сылöн вöлöма сьöлöм,
Салдатö служитны мöдöдчö вöлöм.
Мизяыс гудöкöн ворсны зэв сюсь:
Войбыд кöть сьылас да ворсас — оз узь.
Авъя зэв Зарань чой — быттьö льöм роз,
Быттьöкö лун бана керöс дор оз.
Дзирдалö мичлуннас нывка,
Тувччалö — юсь этшöн шывгö.

Олöны-вылöны нёль чоя-вока —
Дивуйтчö-шензьö став муыс и ваыс:
Пераыд лунысь-лун совмо да ёнмö,
Абу нин детина, воис нин зонмö;
Гожöм и ар коли лёка нин уна,
Öнтипыс регыд нин салдатö мунас;
Мизялöн сигудöк ворсiс быд рыт,
Гажöдiс-пальöдiс йöзöс войбыд,
Паськыда разалi ворсöмлöн шы,
Кывзiсны парма и Кама выв гы;
Серамбан чужöма Зарань
Быдöнкöд мелi да варов.

Лöз чöдлач синъяса мича ныв Зарань,
Русiник кöсаа, намыр гöрд паръя,
Юсь чипсан гöлöсöн войтырлы сьывлiс.
Яг нöрыс пасьтала юргöмыс кывлiс.
Корсюрö Пера тшöтш волывлiс сэтчö,
Кытысянь мыла шы визувтiс-лэччис,
Кытöнi кывзiсны пöтка и зверь
Мичаник сьыланлысь нэриник сер;
Кытысянь кывлывлiс серамлöн гор,
Чиктылiс ставнас дзик зöм керос дор:
Гажаа ворсiс да сьылiс.
Тадз мунiс том олöм-вылöм.

Пераыд зэв удал вöралысь вöлi.
Сьöрсьыс эз новлöдлы некутшöм пищаль,
Кыйсигас босьтлывлiс сöмын кузь шысö:
Сiдзикöн петлывлiс зверьяскöд тышö.
Шыыс öд кык да джын сыв кузя сылон,
Саридз сай емдонысь дорöма йылыс.
Лямпалöн кузьтаыс вöлöм сыв нёль —
Мунiгас йöраысь бöрö оз коль!
Ачыс öд быттьöкö парма шöр коз,
Зумыда тувччалö исполин моз.
Со кутшöм вöлöма Пера.
Полöма сыысь став зверыс.

Вокъяскöд öтвылысь вöдитлiс тыла.
Нёль чоя-вокаыд уджалiс зiля.
Тылатö весалiг Пераыд кинас
Нетшкывлiс пуяссö ректысянiнас,
Пожöм пу, ниа пу, кыдз пу и пипу
Чукöрö тэчлiс да пестылiс бипур.
Кырымас эз босьтлы пила ни чер,
Моздорас новлöдлiс гыр кыза кер.
Бокъясыд кöдзлiсны сёркни да сю,
Сё пудъя урожай вайлывлiс му.
Тадзикöн овлiсны миян
Коммуса уль вöрлöн пиян.

Сесся и коркö тай ыджыд вок Öнтип
Москваö салдатын служитны мунис,
Зараньöс сетисны мöд сиктса сайö.
Тадзикон янсавны кутiсны найö.
Мöд сиктыс сулалiс яг нöрыс йылын,
Ю дорын, дас вит верст сайын, зэв ылын.
Чой-воклöн вöлöма вит пудъя чер,
Öтувъя, дзик öти — нинöм он кер!
Ковмас кö чойыслы — оз тай босьт шог!
Дас вит верст сайсянь сэк шыбитлас вок.
Со кутшöм Пераыд вöлöм!
Шензисны вöр-ва и вöлöсьт.



Pera travaille dans les champs.

II

Or le tsar de Moscou connut un grand malheur :
Un genre de Dragon vint se jeter sur lui.
Le Dragon est assis dessus une télègue,
En faisant tournoyer la roue de celle-ci,
Et la roue de trancher tout ce qui se présente,
Sous son pied le Dragon écrase et foule tout.
     Le tsar envoya l’armée la plus forte,
     Pour aller protéger toute la ville.
     Mais la force ne peut rien au fléau,
     À l’ignoble Dragon nul ne réchappe.
          Le Dragon fou exterminait
          Les gens la nuit comme en journée.

Déjà l’esprit funeste entre à la capitale…
Alors Öntip, tout apeuré, va chez le tsar,
Et parle à celui-ci de son frère Pera :
On connaît jusqu’au loin sa puissance et sa force.
Le tsar lui donne alors sept triples attelages,
Pour qu’Öntip sur-le-champ parte chercher Pera.
     Par la Loupia galopent les chevaux,
     Voletant sur deux pattes sans repos.
     Ils arrivèrent, l'échine écumante.
     Les habitants de s’étonner : « Quel bruit !
          Aïe aïe aïe ! Qu’est donc tout ceci ?
          Des gens sont arrivés ici ! »

Apparut de Pera la vieille habitation.
Les troïkas toutes les sept s’y dirigèrent.
Les visiteurs entrèrent chez notre héros.
Parti chasser, le maître n’était pas chez lui.
Les hôtes de Moscou se mirent à siffler
Des liqueurs en tous genres, en grande quantité.
     Alors la maison fut tout ébranlée
     (La peur fit défaillir les visiteurs),
     Les verres de liqueur se renversèrent,
     Le flacon tomba, volant en éclats —
          Car voici Pera revenu
          Chez lui avec son long traîneau.

Pera contre le mur arrêtait son traîneau.
Or voici que l’arrêt ne fut pas si habile,
C’est pourquoi sa maison en fut tout ébranlée,
Les verres tombant sur la table à la renverse,
Pour la grande épouvante des gens de Moscou :
Voici, pensent-ils donc, que leur vie est finie.
     Alors Öntip les exhorta ainsi :
     « N’ayez pas peur ! Nul ne sera heurté.
     Car même si Pera est grand et fort,
     C’est un garçon tranquille comme un veau —
          Il chasse l’élan sans pitié,
          Mais il ne porte un doigt sur l’homme. »

Comme il faisait tomber la neige de ses jambes,
Le vent se souleva, la tempête fit rage.
Il gravit le perron et la maison trembla,
En entrant il tenait à peine dans la porte.
Pera tout doucement rentrant dans sa maison,
Par prodige le cœur revint aux visiteurs.
     « Nous venons te quérir, lui dit son frère :
     Sept troïkas ne sont pas là en vain !
     Un ignoble preux s’en prend à Moscou.
     Viens donc nous délivrer, sans plus tarder ! »
          Pera regimba tout d’abord,
          Craignant fort rixes et bagarres !

Öntip dut longuement dispenser ses paroles :
Aucun discours n’arrive à incliner Pera.
« Je peux lutter, dit-il, contre tout animal,
Je n’ai pas abattu peu d’ours avec ma lance.
Contre un homme jamais je n’oserais me battre… »
Mais il lui faudra bien écouter son grand frère !
     Pera revêtit manteau et surtout,
     Chaussa des souliers neufs de quatre empans.
     On lui offrit le cheval le plus fort.
     Mais le héros s’en va sans troïka.
          « J’irai plus vite avec mes skis,
          Qu’avec vos troïkas ! » dit-il.

« Comment donc à Moscou te retrouverons-nous ? »
« Je planterai mes skis sur le bord du chemin ;
Quand vous arriverez en ville en troïka,
Grâce à eux vous saurez où je serai rendu. »
Les skis, en coup de vent, filaient à toute allure,
Plus vite encor que le cheval le plus vaillant.
     Le jeune héros sur la neige blanche
     Glisse admiratif devant la nature.
     Il vint deux jours avant la troïka…
     Peu de marcheurs vont aussi vite à skis !
          Le voici à Moscou, tout près.
          Il s’arrête en ville, hors du bois.

Arrivé à Moscou, Pera, près de la ville,
Planta ses skis dans la neige du bas-côté,
Et entra lentement dans quelque cabaret.
Il y trouve du monde en grande effervescence.
« Pour restaurer ma gorge, apportez quelque chose ! »
On lui donna à boire un petit bock de bière.
     « Hé ! c’est un bock pour une chiffe molle !
     Allons, servez-moi plutôt dans ce seau ! »
     Pera se descendit deux seaux de bière,
     Engouffra des pâtés, hocha la tête —
          Il mangea huit pleines assiettes,
          Ce n’est qu’alors qu’il fut repu.

Les gens du cabaret, époustouflés, se turent.
Pera sortit et se coucha près de ses skis,
Aussitôt le héros sombra dans le sommeil :
Pour sûr, la longue route a épuisé le gars !
On écoute ébahi comme il ronfle en dormant.
Avec ses ronflements, il fait même tomber
     La neige des maisons, trembler la terre,
     Chanceler l’arbre sur le bord de route…
     Le gars de la Kama, deux jours durant,
     Dort d’un sommeil profond, doux et puissant !
          Il a l’air fatigué, Pera.
          Mais c’est pour mieux agir ensuite !

Bien des gens s’amassèrent auprès du dormeur.
Les Moscovites, stupéfaits, de s’esclaffer :
Voici quelque inconnu qui sommeille en ronflant,
Il porte des souliers d’une archine[4] de long,
Et n’a pour lit que des branchages de sapin,
Un manteau gris fait par ses soins ouvert sur lui,
     Sur le côté, des skis de quatre brasses.
     Nul ne sait d’où est arrivé cet homme.
     Les badauds de pouffer à qui mieux mieux,
     S’agitant comme cent vaches qui meuglent.
          Le bruit des gens ne fait que croître.
          Or quelqu’un le piqua d’un pieu.

Pera sous la piqûre en sursaut se leva.
Il voit l’attroupement debout autour de lui :
Telle est l’agitation qu’il ne peut faire un pas.
Lors il brandit un tronc au-dessus de sa tête :
« Parents et gens sensés, remettez-vous en route !
Et que les tous les idiots s’approchent donc de moi ! »
     Sur les têtes des gens le tronc vola…
     La foule incontinent s’éparpilla :
     Tout le monde s’enfuit sans réfléchir.
     Ainsi s’affranchit-il de ces badauds.
          C’est alors que sept troïkas
          Vinrent en ville à vive allure.

Lorsque Pera eut vu venir les troïkas,
Il jeta son tronc d’arbre au loin sur le côté.
Puis Öntip conduisit Pera auprès du tsar.
Le tsar, tout étonné, lui dit joyeusement :
« Vous êtes fatigué ? Alitez-vous donc là ! »
On apporta trois lits de moelleux édredon.
     Pera fit la moue : « Je ne suis pas soûl…
     Sobre je ne me recoucherai pas !
     Là c’est plein de punaises et de puces,
     Je ne vais pas lutter toute la nuit !
          Très peu pour moi, très peu pour moi !
          Je veux des branches de sapin ! »

Dans la prairie voisine, à l’aube s’engagea
Un grand combat entre Pera et le Dragon.
La télègue écrasante arrive à grand fracas,
La roue qui tourne tranche tout sur son passage,
Laboure et broie obstinément ce qu’elle foule.
Sur la télègue le Dragon se tient debout.
     Lors Pera d’une main la repoussa —
     Elle se tordit comme une cheville,
     Et vint heurter Pera au petit doigt.
     « Le vilain résiste à ma main ! Dommage !…
          Maudits moustiques ! s’écrie-t-il.
          Voilà qu’ils m’ont piqué au doigt ! »

Puis ils se reposèrent jusqu’au jour d’après.
Le lendemain matin, leur combat continue :
La télègue écrasante arrive à grand fracas,
La roue qui tourne tranche tout sur son passage,
La voici qui s’approche tout près de Pera.
Avec son autre main Pera la bouscula —
     L’on entendit son doigt être arraché.
     « Allons, il faut attendre. Ouvre les yeux !
     Voici que ce gros taon est courroucé ! »
     Ainsi dit Pera, et se retourna.
          La télègue s’enfuit au loin,
          Passe un ruisseau vers la colline.

Puis ils se reposèrent jusqu’au jour d’après.
Le lendemain matin, leur combat continue :
La télègue écrasante arrive à grand fracas,
La roue qui tourne tranche tout sur son passage,
La voici qui s’approche tout près de Pera.
C’est alors que Pera l’empoigna des deux mains,
     La serra comme une tête de chou,
     La souleva, et… patatras ! par terre.
     La télègue éclata en mille pièces,
     La roue se fracassa — que le jeu cesse —,
          Étincela comme un éclair.
          Le Dragon fut réduit en miettes.

Un grand élan de joie saisit les Moscovites,
À la rencontre de Pera ils affluèrent.
Les gens sont si contents qu’en tous sens ils s’agitent.
Alors Pera prit peur : il se crut inculpé.
Il s’enfuit au galop par les rues de la ville.
Le peuple le poursuit dans des cris de salut.
     Il arracha d’une isba les rondins,
     Se rua sur les gens, comme une bête…
     Son frère le rejoignit en courant
     (Il a dû se produire un grand malheur :
          Et s’il a tué tout le monde !)
          Öntip parvint à l’arrêter.

Ensuite chez le tsar Pera fut convoqué.
Le tsar lui demanda : « Dis-moi ce qu’il te faut.
Dix pleines poignées d’or ? des habits de boyard ?
Cent roubles de vaisselle et des tasses en or ?
Je puis te faire don de hautes distinctions. »
Pera de répliquer : « Je n’ai besoin de rien.
     Donne-moi donc un bois pour y chasser,
     Que personne ne puisse me le prendre.
     Donne-moi aussi des outils plus grands,
     Et délivre la Kama des impôts,
          Qu’il n’existe plus d’oppression.
          À part ça, il ne me faut rien. »

Et le tsar consentit à toutes ses requêtes :
Il donna un permis pour chasser en nature ;
Pour capturer la gélinotte et la perdrix,
Des rets de soie d’au moins cinquante roubles ;
Un métier tout en or pour tresser les souliers ;
Pour sa mère il offrit un châle en cachemire.
     Pera était fort heureux et content…
     Puis vint le moment de quitter Moscou.
     Pera récupéra donc ses longs skis,
     Fila vers où il était attendu,
          S’élançant sur la neige blanche
          À skis vers son pays natal.

« Aura-t-il eu raison de cet affreux Dragon ? » —
S’inquiète et se soucie la mère de Pera,
     Qui passa trop de nuits sans fermer l’œil.
     Son frère s’attriste et sa sœur s’inquiète.
     Jour et nuit chacun pense et se soucie,
     Attend que vienne l’héroïque ami.
          Et voici que vint le héros :
          La Kama recouvra la joie.


II

Коркö со шог суис Москваса царöс:
Уськöдчис сы вылö кутшöмкö Гундыр.
Гундырыс пукалö телега вылын,
Жбыръялö сэтöнi кöлеса сылöн,
Кöлеса ставсö, код веськалö, шырö,
Гундырыс кок улас лязöдö-нырö.
Ыстылас медвына войскасö царь,
Дорйыны петавлiс ставнас нин кар.
Гундырöс вöтлыны оз тырмы вын,
Йöзыс пеж Гундырысь некыдз оз мын.
Войтырöс öшлöпан Гундыр
Виалiс войбыд и лунтыр.

Столичной карö нин пеж лолыд пырö...
Мунас сэк царь дiнö полiгтыр Öнтип,
Висьталас царыдлы Пера вок йывсьыс:
Аслас вын-эбöснас ылöдз пö кывсьö.
Царыд сэк тройка вöв, сизимöс, сетас,
Пырысь-пыр Öнтип мед Перала петас.
Лупъяö тройкаяс кырссьöны скач,
Кыккокйыв лэбзьöны шойччывтöг нач.
Воисны. Вöвъяслöн мышкыс — веж быг.
Чуймисны Лупъяса: «Мыйся нö зык!
Ой-я да! Муй нö нин лои?
Та мында йöз татчö воис!»

Пералöн сулалiс важиник керка.
Тройкаяс сизимöн сувтiсны сэтчö.
Гöстьясыд пырисны багатыр ордö.
Кöзяин вöралiс, эз на вöв гортас.
Москваса гöстьясыд кутiсны юны
Винаяс, быдсяма пöлöссö, уна.
Друг сэсся керкаыс грыммунi сырк
(Повзьöмла гöстьяслöн кизьöрмис гырк),
Вина тыр стöканъяс пöрины зёль,
Сулея уси да жугалi голь —
Тайö öд Пераыд ордас
Кызь додь сюв вайöма гортас.

Стен бердö сувтöдiс додь сювтö Пера.
Кыдзкö со дуркджыка сувтöдöм артмис,
Сiйöн и сыркмунi керкаыс сылöн,
Пöрины стöканъяс пызанъяс вылын,
Москваса войтырыд садьтöгыс повзис:
Вот сэсся, чайтöны, олöмныс овсис.
Öнтипыд павкöдiс гöстьясöс тадз:
«Эн полöй! Hекодöс оз вöрзьöд нач.
Кöть öд Пераыд ыджыд да ён,
Сiйö öд раминик кукань кодь зон —
Вöтлысьö йöраяс бöрся,
Чаль чуньöн морттö оз вöрзьöд».

Коксьыс кор кепысьнас пыркöдiс лымсö,
Тöв лыбис, лэптысис турöб да пурга.
Кильчö пос кайигас керкаыс вöрис,
Пыригас öдзöсас муртса нин тöрис.
Керкаас Пера кор ньöжйöник пырис,
Гöстьяслöн морöсыс шемöсöн тыри.
Вок шуö Пералы: суис пö мог —
Дзонь сизим тройка öд проста эз лок!
Босьтö пö Москвасö пеж багатыр.
Мездыны мунам вай, эн нюжмась дыр!
Первойсö Пераыд пыксис —
Полö зэв косьсьыд да зыксьыд!

Öнтиплы дыр лои нуöдны сёрни:
Некыдзи Пераыд кывйö оз сетчы,
Сямма пö тышкасьны быдсяма зверкöд,
Эг этша ошкöс нин шыöн пö чергöд.
Мортыдкöд косясьны некыдзи ог лысьт...
Быть лоö кывзыны ыджыдджык воклысь!
Пасьталiс Пераыд дукöс да лоз,
Кöмалiс нёль весьта выль нинкöм гоз.
Вöзйöны тройка вöв, код медся ён.
Оз босьт öд тройкатö багатыр-зон.
Лямпаöн муна пö, шуö,—
Тройкасьыд öдйöджык нуö!

«Кыдзи нö тэнö ми Москвасьыд аддзам?»
«Лямпаöс сутшка ме туй бердас лымъяс;
Кодыр тi Москваад тройканад воад,
Сы серти тöданныд, кытöн ме лоа».
Дзужнитiс лямпаыд, шурснитiс-тöвзис,
Мöдöдчис öдйöджык медудал вöвсьыс.
Веж еджыд лым кузя том багатыр
Исковтö ывлаöн любуйтчигтыр.
Воис öд тройкаысь кык лунöн водз...
Та öдйо лямпаöн ветлысьыд шоч!
Воöма Москваö, бердас.
Сувтöма кар дiнас, эрдас.

Москваö, кар бердас, Пера кор воис,
Лямпасö лым пиö сувтöдiс-сатшкис,
Туйбокса кабакö ньöжйöник пырис.
Сэтöнi ызгöны йöз вöлi тырыс.
Мыйкö пö веськöдны горш меным вайöй!
Ичöтик сур кружка сетöны найö.
«Кружкаыд тайö öд курöглы пай!
Эсiйö ведраас кисьтöй мем вай!»
Пераыд шнипыртiс кык ведра сур,
Нурйыштчис пельняньöн, пыркнитiс юр —
Кöкъямыс кумли тыр сёйис,
Вöлисти пöт сэки лоис.

Тшöк ланьтiс кабакса войтырыд — шензьö.
Пераыд петiс да лызь дорас водiс,
Суркмунi-унмовсис багатыр онмöн:
Тыдалö, кузь туяд мудзöма зонмыд!
Чуймöмöн кывзöны шкоргöмсö сылысь.
Ныргорöн узьöмсьыс керкаяс вылысь
Лымйыс весь гылалö, тiралö му,
Дзöрö да шатласьö туйдорса пу...
Узьö нин кык сутки Коммуса зон,
Ун сылöн чорыд, и чöскыд, и ён!
Мудзöма, тыдалö, Пера.
Мудзан, дерт, мый сэсся керан!

Уна йöз чукöрмис усьысь морт дiнö.
Шензьöны, ваксьöны Москваса войтыр:
Кутшöмкö тöдтöм морт ныргöрöн узьö,
Нинкöмыс мортыслöн дзонь аршын кузя,
Небыдик ньыв пу лап — вольпасьыс сылöн,
Ас кыöм руд дукöс павкнитöм вылас,
Чурвидзö туй бокас нёль сывъя лызь.
Некод оз тöд, мортыс локтöма кысь.
Гöрдлöны-ваксьöны чукöртчöм йöз,
Ызгöны, быттьöкö баксö сё мöс.
Войтырлöн содö пыр увгöм.
Кодкö со майöгöн тувкис.

Тувкöмсьыд Пераыд звиркнитiс-чеччис.
Видзöдö: сы гöгöр тшем сувтöм йöзыс:
Некытчö тувччыны — ызгö да жуö.
Пераыд йылöдыс кер босьтас, шуö:
"Мывкыда, ай-мамъяс, тэрмöдлöй коктö!
Йöй-бöбъяс, ме дiнö матöджык локтöй!"
Войтыр юр вывтiыс öвтыштiс жбыр...
Сявкмунi жуысь йöз пырысьтöм-пыр:
Пышйисны садьтöгыс став йозыс нач.
Весь шензьысь войтырысь мынтöдчис тадз.
Тройкаяс сизимöн сэки
Кар бердö воисны регыд.

Тройкалысь аддзис кор Пераыд локтöм,
Ылö зэв туй бокö шыбитiс кертö.
Öнтипыд Пераöс царь ордö нуис.
Радпырысь шензигтыр царь сылы шуис:
«Мудзис öд: узьтöдöй-шойччöдöй тайöс!»
Пуховой перина куимöс вайис.
Пераыд чезрасьö: «Абу ме код...
Ме бара садь юрöн татчö ог вод!
Татöнi тырыс, дерт, лудiк да пытш,
Накöд мем кузь войбыд тышкасьны дыш!
Оз ков мем, оз ков мем тайö!
Небыдик ньыв пу лап вайöй!»

Асывнас луд вылын кар бердын пансис
Ыджыд тыш Гундыра-Пераа костын.
Телега грымöдö-локтö да нырö,
Кöлеса бергалö-жбыргö да шырö,
Ставсö дзик талялö, жугöдö, гöрö.
Гундырыс дiзьвидзö телега шöрас.
Ки пöвнас Пераыд тойыштiс сэк —
Телега летитiс быттьöкö шег,
Удитiс керыштны Пералысь чаль.
«Ки улö эз сюр öд пежыд! Зэв жаль!..
Лёкöсь тан номъясыд!— шензьö:—
Чуньöс со курччисны менсьым!»

Шойччыны мунiсны аскиöдз сэсся.
Асывнас кось вылö петöны бара:
Телега грымöдö-локтö да нырö,
Кöлеса бергалö-жбыргö да шырö,
Воис нин матö дзик Пераыд дiнö.
Тойыштiс-йöткыштiс Пера мöд кинас —
Шырк кылö Пералöн ори водз чунь.
«Виччысьны колö тай. Синтö эн кунь!
Лöддзыд тай татöнi вöлöма скöр!»
Пераыд шуис да бергöдчис бöр.
Телега тутöма ылö,
Шор сайö, паськыд ыб вылö.

Шойччыны мунiсны аскиодз сэсся,
Асывнас кось вылö петöны бара:
Телега грымöдö-локтö да нырö,
Кöлеса бергалö-жбыргö да шырö,
Воис нин матö дзик Пераыд дiнö.
Кватитiс Пера сэк кыкнан кинас,
Кабыртiс — быттьöкö капуста мач,
Лэптыштiс, сэсся тай... му бердö шбач.
Телега пазалi — торйыс оз сюр,
Кöлеса жугалi — оз нин со дур,
Югнитлiс быттьöкö чардби.
Гундырысь ляспапу артмис.

Шызьöма радысла Москваса войтыр,
Ыльöбöн уськöдчис Пералы паныд.
Нимкодьла войтырыд быд ногыс ышмö.
Пераыд повзис сэк: думайтö — мыжмис.
Уськöдчис кыккокйыв пышйыны карöд.
Вöтчö йöз, чолöм кыв горзö зэв яра.
Пера сэк нетшыштiс керкаысь кер,
Уськодчис войтырлы паныд, кыдз зверь...
Сы дiнö вевъялiс котöртны вок
(Вермис öд лоны сэк зэв ыджыд шог:
Став йöзсö эськö дзик виис!)
Öнтипыд öлöдiс сiйöс.

Пераöс царь ордö корисны сэсся.
Царыд и юалö: «Мый нö тэд колö?
Дас содз тыр зарн-ö, боярской паськöм?
Сё шайта дозмук-ö, золотой тасьтi?
Верма ме козьнавны зэв ыджыд чинöн».
Пераыд кыввидзö: «Оз ков мем нинöм.
Миянлы кыйсьыны сет парма-вöр,
Некод мед мырддьыны оз вермы бöр.
Сет сэсся ыджыдджык сьöктан да казь,
Вуз-вотысь Коммусö мезды да разь,
Некысянь эз вöв мед синöм.
Та кындзи оз ков мем нинöм».

Пералы сетiс царь ставсö, мый корис:
Вöр-ваын кыйсьыны грамота сетiс,
Тывъявны-кутавны сьöла да байдöг
Шöлкöвöй казь,— гашкö, ветымын шайта,
Нинкöмсö сьöктавны золотой пыжъян,
Мамыслы козьналiс кашемир чышъян.
Пералы зэв вöлi нимкодь да рад...
Воис со Москваысь вöрзьыны кад.
Пераыд босьтiс сэк ассьыс кузь лызь,
Шутёвтiс сэтчаньö, корлiсны кысь,
Дзирдалан лым вывтi тюлö
Лямпаöн ас чужан мулань.

«Петiс-ö Гундыртö выймитны сямыс?»—
Шогсьö да тöждысьö Пералöн мамыс,
Коли син куньлытöг вель уна вой.
Гажтöмчö вокыс и тöждысьö чой.
Лун и вой мöвпалö, шогсьö быд морт,
Виччысьö, кор воас багатыр ёрт.
Со сэсся багатыр воис —
Коммуын гажаджык лоис.



Pera défend la patrie.

III

Mais cette liberté fut de courte durée :
Le tsar lui retira son permis de chasser
Et offrit la région au comte Stroganov,
Arrogant, oublieux des bienfaits de Pera…
Pera ne voulut pas satisfaire le comte :
Il ne pouvait pas croire au parjure du tsar.
     « Bon gré mal gré, je garde la nature,
     Je ne m’incline pas devant le comte.
     Les pauvres gens de la Kama et moi,
     Nous ne céderons point nos vies au comte ! »
          « Certes non ! » crièrent les gens,
          Le cœur submergé par la haine.

L’armée du comte était à l’affût pour tuer ;
Elle fut trois années aux trousses de Pera.
Lorsque Pera s’en va sur ses skis pour chasser,
L’armée va le chercher, mais ne peut le trouver.
     Et l’armée a beau battre la forêt,
     Pera chez lui déjà est retourné.
     Ils fouillent maisons, étables et granges…
     Mais c’est en vain qu’ils font tout ce vacarme :
          Car chaque villageois s’empresse
          À le cacher avec adresse.

Au bord de la Kama s’élevait une butte,
Lieu le plus haut et le plus beau de la région.
Ce rocher surplombait la région tout entière :
On voyait de là-haut la forêt, le village.
Voici qu’un jour Pera sur le sommet monta
(Il avait pour ce lieu une grande affection !),
     Et, debout au plus haut de la colline,
     Contempla la beauté de son pays :
     Le soleil printanier montrait sa tête,
     Sous l’œil s’étendaient taïga et marais.
          Pera admira la rivière,
          La terre et la forêt sans fin.

L’armée du comte alors remarqua sa présence.
Deux cents hommes se mirent à traquer Pera,
Et le voici visé par au moins cent fusils.
Pera voit que sa fin est déjà arrivée :
« Ces scélérats n’auront ni ma chair ni mon sang ! »
Du sommet il bondit dans un profond remous…
     Le brave homme en roc, dit-on, s’est changé,
     L’ami auprès des gens de la Kama…
     Là se tient aujourd’hui un très grand roc,
     Au milieu des flots… la vie se maintient !
          Voici que son bras vigoureux
          Indique le haut de la butte.


III

Эз дыр вöв Коммуын личыда олöм:
Царыд став грамота бöр сылысь мырддис,
Коммусö козьанлiс Строганов графлы,
Пералысь бур керöм вунöдiс — тшапмис...
Эз кöсйы кесъясьны графыдлы Пера:
Царыдлысь кыв вуджöм некыдз эз верит.
«Мый лоан ло, но ме вöр-ва ог сет,
Графыдлы копрасьны коскöдз ог пет.
Коммуса гöль войтыр отсалас мем.
Ог сетчöй графыдлы, ог сетчöй нэм!»
«Ог сетчöй!»— горöдiс войтыр,
Лöглунöн сьöлöмныс ойдiс.

Графыдлöн войскаыс кыйöдiс вины —
Куим во вöтлысис Пераыд бöрся.
Лямпаöн Пераыд кыйсьыны мунас,
Вöтöдö войска, но оз вермы суны.
Войскаыд кытшовтас-шобас став вöр —
Пераыд гортас нин локтöма бöр.
Шобöны керка и карта, и кум —
Оз югды, весьшöрö вöчлöны шум:
Ператö сиктсаяс быдöн
Зiлисны саймовтны пыдö.

Дöвквидзис из керöс Кама ю дорын —
Коммуын медджуджыд, медгажаиныс.
Из керöс чук йылас — Коммулöн шöрыс:
Тыдалiс сэсянь став сиктыс и вöрыс.
Öтчыд со Пераыд чук йылö кайис
(Ёна зэв радейтлiс местасö тайöс!),
Сувтiс, кöн керöслöн медджуджыдын,
Ас мулысь мичлунсö аддзис сэк син:
Мыччысис тувсовъя шондiлöн юр,
Шыльквидзис син водзас парма и нюр.
Любуйтчис Пераыд юöн,
Пом ни дор вöрöн да муöн.

Графыдлöн войскаыс казялiс сiйöс.
Ператö кыксё морт босьтiсны кытшö,
Пищальöн витöны, гашкö нö, сёöн.
Аддзö нин Пераыд: пом сылы воö:
«Ог сет ме пежъяслы яйöс ни вирöс!»
Чеччыштас чук йывсянь медджуджыд йирас...
Шуöны: изйö пö пöри бур морт —
Коммуса войтыр дор сулалысь ёрт...
Зэв джуджыд из сюръя збыль сэтöн эм,
Ва шöрын сулалö... сулалас нэм!
Вынйöра кырымыс сылöн
Индö со керöс чук вылö.




Epilogue

Quand le comte accabla les bords de la Kama,
Le roc au cœur du fleuve, en forme de Pera,
Incita au combat le peuple en oppression,
Alluma dans son cœur un feu de liberté,
Il offrit d’écraser l’ennemi par sa force :
Le rocher promit de renaître… de surgir
     Sur le sommet bleu qu’on aperçoit là,
     D’où l’on peut voir tout le peuple opprimé,
     Les larmes et sueur des travailleurs,
     L’« hôte » qui boit le sang des pauvres gens…
          Il promit de crier de là :
          « Jaillis, feu de la liberté ! »

Passèrent les années, et passèrent les siècles.
Voilà déjà beaucoup de printemps et d’étés.
Les opprimés de la Kama longtemps gémirent.
Le comte dans sa poche amassait les richesses.
Les défenseurs des pauvres gens allaient croissant :
La terre engendra un héros d’une autre sorte,
     Donnant la liberté aux opprimés,
     Mettant un terme à toute pauvreté,
     Il planta au sommet un drapeau rouge,
     Et le suceur de sang fut écrasé…


Бöркыв

Сэки, кор Коммутö пычöдiс графыд,
Кама шöр из сюръя — Пералöн мыгöр —
Кось вылö ышöдiс нартитöм йöзтö,
Мездлунлысь би киньтор сьöлöмас öзтiс,
Вöрöгöс пазöдны вын ассьыс вöзйис:
Ловзьыны... чеччыштны из сюръя кöсйис
Сэтчö, кöн тöдчыштiс чук йывлöн лöз,
Тыдалiс кысянь став нартитöм йöз,
Уджалысь войтырлöн синва да пöсь,
Гöль йöзöс кедзовтысь вир юысь «гöсть»...
Сэтысянь горöдны кöсйис:
«Ыпнит жö, мездлун би, öзйы!»

Колины вояс и колины нэмъяс.
Унаысь вöлiс нин тулыс и гожöм.
Нартитöм Коммуса войтыр дыр лöвтiс.
Граф чукöр зеп тырыс озырлун сöвтiс.
Гöль йöзöс дорйысьыс водзö пыр лыдмис:
Му вылын мöд пöлöс багатыр быдмис,
Шедöдiс нартитöм войтырлы мез,
Гöляысь перйис да шуркнитiс гез,
Вылö зэв чук йылö сатшкис гöрд флаг,
Шляпкысис-лязалiс вир юысь гаг...




[1] 2 pouds ≈ 32,76 kg.
[2] Le texte porte ici gudök, qui désigne aujourd'hui l'accordéon, instrument emprunté aux Russes. Mais il est question plus loin de sigudök, l’instrument traditionnel komi le plus représentatif, à cordes frottées.
[3] Plus exactement, d’une voix de « flûte de cygne » (juś čipsan) — encore un instrument traditionnel komi, un genre de trompe végétale dont le son, produit par la vibration des lèvres, évoque le chant du cygne.
[4] 1 archine ≈ 71 cm.




Pera et le Sylvain.
Dans les légendes traditionnelles, Pera ne doit pas se battre contre le comte Stroganov, mais contre un esprit des bois qui cherche à lui voler ses territoires de chasse.



Traduit du komi (zyriène) par Sébastien Cagnoli (2007).
Source : « Пера багатыр », in Лыткин В.И., Дзордзав жö, коми му : Кывбуръяс, поэмаяс, мойдъяс, висьтъяс. Коми кн.изд-во, Сыктывкар, 1985. [Ce texte a paru pour la première fois en 1967.]
J'uniformise la typographie.
Illustrations : © A. V. Mošev (linogravure), V. G. Ignatov (gouaches) et V. N. Ońkov (détail d'un dessin).

© 2007, S. Cagnoli
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