Argento entre Sicile et Ligurie



Bien que nos "Argento" viennent d'Albisola (selon l'acte de baptême du premier-né d'Anna Margarita ; "Savone" selon l'acte de décès de celle-ci), le nom semble rare en Ligurie, et il ne figure pas dans les ouvrages répertoriant les noms de famille génois. En revanche, aujourd'hui, il est extrêmement répandu en Sicile (Agrigente et environs, Palerme), ainsi que, dans une moindre mesure, en Campagnie (Naples) et dans les Pouilles (Fasano, entre Bari et Brindisi) :

 
Répartition actuelle dans les régions d'Italie, et zoom sur les provinces de Sicile.

 
Répartition actuelle dans les provinces de Campanie et des Pouilles.

Placer le foyer des Argento à Agrigente semble être une hypothèse pertinente. L'attraction de Palerme s'explique par son statut de capitale, et la dispersion dans le Sud de l'Italie par l'histoire du Royaume des Deux-Siciles (puis vers Rome et le Nord par celle de l'Italie).
Il faut souligner qu'Agrigento s'appelait Akragas pour les Grecs, Agrigentum pour les Romains, Gergent pour les Arabes, et Girgenti pour les Normands puis pour les Italiens jusqu'en 1927 (lorsque Mussolini renouera avec la gloire de l'Empire romain).

Une famille Argento figure dans l'armorial de Sicile, dont le blason est au champ d'azur chargé d'une demi-lune d'argent.


La Sicile espagnole au XVIIe siècle

Naples et la Sicile sont gouvernées par les Habsbourg d'Espagne depuis que Charles Quint, en 1516, a hérité des royaumes de Naples, de Sicile et de Sardaigne. Son fils Philippe II lui a succédé en 1554.

Ritratto di re Filippo III di Spagna, eseguito da Andrés
        López Polanco.   Ritratto di Filippo IV di Diego Velázquez   Carlo II re di Spagna
Les rois d'Espagne Philippe III (1598-1621), Philippe IV (1621-1665) et Charles II (1665-1700), également rois de Naples, de Sicile et de Sardaigne.

Drapeau de la Sicile espagnole sous les Habsbourg :



Si l'ouest de l'île est relativement épargné par les catastrophes naturelles, il n'échappe pas aux famines, épidémies (peste noire en 1656), attaques de pirates d'Afrique du Nord, etc.

L'alliance avec Gênes contre les Français

En 1683-1684, la France de Louis XIV mène une guerre contre les Pays-Bas espagnols et leurs alliés.
Dans ce contexte, en mai 1684, la flotte française bombarde Gênes (qui soutient alors l'Espagne avec sa marine).
De même, le 10 juillet 1684, le vaisseau français Le Bon (sous le commandement du capitaine suédois Ferdinand de Relingue) affronte au large du cap Corse 35 galères espagnoles, napolitaines, génoises et siciliennes placées sous les ordres du marquis de Centurione. Après cinq heures de combat, deux galères alliées sont coulées, trois sont hors de combat ; Relingue regagne Livourne avec 90 membres d'équipage tués :


Ex-voto français commémorant le combat naval du cap Corse (Roquebrune-sur-Argens, Maison du Patrimoine).

Louis XIV s'allie ensuite avec l'Empire ottoman dans une guerre qui l'oppose à quasiment toute l'Europe (guerre de la Ligue d'Augsburg1688-1697).

C'est peut-être au cours de ces guerres qu'un Argento a quitté la Sicile et s'est installé du côté de Savone, sur le littoral génois.


La Sicile dans les conflits dynastiques européens de la première moitié du XVIIIe siècle

   
Philippe V de Bourbon (roi d'Espagne), roi de Naples et de Sicile de 1700 à 1713.
Victor-Amédée II de Savoie (prince de Piémont), roi de Sicile de 1713 à 1720.
Charles VI de Habsbourg (empereur du Saint-Empire romain germanique, archiduc d'Autriche), roi de Naples (1713-1734) et de Sicile (1720-1734).

À la mort du roi d'Espagne Charles II de Habsbourg, en 1700, les Bourbon héritent des royaumes de Naples et de Sicile, conformément au testament [Philippe V, portrait ci-dessus].

Mais par ailleurs, Philippe V usurpe aussi l'héritage des Habsbourg d'Autriche (notamment l'Espagne), ce qui déclenche un grand conflit dynastique en Europe. Cette Guerre de Succession d'Espagne (1701-1714) conduit à l'attribution de la Sicile aux États de Savoie (Piémont) [Victor-Amédée II, portrait ci-dessus], tandis que les royaumes de Naples et de Sardaigne sont attribués à la branche autrichienne des Habsbourg :

    
L'Europe en 1713. - Le drapeau du duc de Savoie, roi de Sicile de 1713 à 1720. - Victor-Amédée II, roi de Sicile (monastère de Saorge).

Le 3 octobre 1713, Victor-Amédée II et son épouse Anne-Marie d'Orléans embarquent à Nice à destination de Palerme, où il reçoivent la couronne de Sicile le 24 décembre.

Philippe V tentant une reconquête des îles, une alliance se noue entre France, Pays-Bas, Angleterre et Autriche afin de l'en empêcher. En échange de cette opération, l'empereur Charles VI [portrait-ci-dessus] tient à obtenir la Sicile. Il convainc Victor-Amédée de se joindre à l'alliance, et lui offre la couronne de Sardaigne en échange de celle de Sicile (1720).

Peu après, la mort du roi de Pologne Frédéric-Auguste de Saxe plonge les dynasties européennes dans une nouvelle bagarre générale, la Guerre de Succession de Pologne (1733-1738). En conclusion, les royaumes de Naples et de Sicile sont rendus aux Bourbon d'Espagne : Don Carlos [Charles Sébastien de Bourbon, portrait ci-dessous] devient roi de Naples et de Sicile en 1735. À l'exception de la période napoléonienne, les Bourbon régneront ensuite sur Naples et sur la Sicile (puis sur le "Royaume des Deux-Siciles") jusqu'à l'annexion aux États de Savoie en 1860 (Royaume de Sardaigne, puis d'Italie).

    
Dans les années 1750, le roi Charles de Bourbon fait construire en Campanie le Palais royal de Caserte, sur le modèle de Versailles. - Drapeau de la Sicile espagnole sous les Bourbon.

Un Argento aura sans doute quitté Girgenti (Marina di Girgenti, aujourd'hui Porto Empedocle, le port de la région depuis l'Antiquité) ou Palerme à l'époque de ces guerres interminables, peut-être au sein d'une flotte alliée hispano-génoise, et dans le cadre du changement de souveraineté continuel entre Habsbourg, Savoie et Bourbon. De plus, les échanges maritimes étaient importants entre la Sicile et Gênes, l'île exportant beaucoup de céréales, si bien que la migration a pu aussi se produire en temps de paix. 



     
Temples de Junon et de la Concorde à Girgenti (par Ferdinand Georg Waldmüller). Girgenti (par Antonio Senape). - Marina di Girgenti.

  Entrata del porto di Palermo al chiaro di luna
Vue du golfe de Palerme (Francesco Lojacono). - Le port de Palerme au clair de lune (Joseph Vernet). 


En rouge : les ports de Girgenti et Palerme (Royaumes de Naples et de Sicile) respectivement sur les côtes sud et nord de l'île de Sicile ;
et ceux de Nice/Villefranche (Royaume de Sardaigne) et Savone/Albisola (République de Gênes) sur le littoral ligure. La carte date de 1757.


Migration à Savone et Nice

Arbisöa

Giacomo et Giulia Argento ont une fille, Anna Margarita, sans doute née à Albisola (sur le littoral génois, à côté de Savone) dans les années 1730.



La ville haute s'appelle aujourd'hui "Albisola Superiore" ; la ville basse, "Albissola Marina" (dans les deux cas, en génois, cet est bien sourd).
À l'entrée de la route qui relie la mer au Piémont par les cols de Cadibone et du Giovo, à la jonction des Alpes et des Apennins, Savone et Albisola occupent une position commerciale stratégique.
Albisola est connue de longue date pour ses céramiques.

       
Céramiques d'Albisola, XVIIIe siècle (Gênes, musées de la Strada Nuova).


Le littoral ligure de Nice à Albisola (1742).

Vilafranca

Tandis qu'Anna est encore enfant, la famille déménage à Villefranche, le port des États-Sardes.
À Villefranche, Anna rencontre un certain Gioan Battista Cagnolo, arrivé récemment du Montferrat avec son père, Michele, pour travailler dans la Marine royale (les galères sardes). Ils se marient le 23 mai 1757. Cagnolo est sujet du Royaume (puisque le Montferrat fait partie du Piémont depuis le début du siècle), tandis qu'Argento est citoyenne de la République de Gênes. Mais dans la pratique, tous deux sont des "étrangers" : ne parlant pas niçois, portant des noms à consonance étrangère, ils partagent un même statut d'exilés. Tout porte à croire que leur intégration n'est pas immédiate.
Anna travaille comme paysanne journalière.
En 1766, Giacomo Argento est le parrain du petit Angelo Cagnoli (à Villefranche).
Vers 1780, toute la famille quitte Villefranche pour Nice (où Giacomo meurt probablement en 1781).