Familles bourgeoises à Paris


XVIe-XVIIe siècles : les Raguenet, marchands épiciers

Les Raguenet sont une grande famille de marchands originaires de Suisnes (Brie, Île-de-France), établis à Paris au début du XVIe siècle.

 
Bourgeois de Paris sous François Ier.

Fils de Jean Raguenet (mort en 1543) et de Catherine Morin, Jean junior épouse en juillet 1548 la demoiselle Isabeau Passart. Il est marchand épicier, bourgeois de Paris ; elle est issue d'une lignée de marchands mégissiers, merciers, drapiers. Le couple va avoir deux fils : Jacques et Michel.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/d/d3/KatharinavonMedici.jpg/132px-KatharinavonMedici.jpg1560 : régence de la reine-mère Catherine de Médicis [ci-contre]. 1e guerre de religion. Paix d'Amboise en 1563.
1563 : majorité de Charles IX.
1567-1570 : reprise de la guerre civile (2e et 3e guerres de religion). Paix de Saint-Germain en Laye en 1570.
24 août 1572 : massacre de la Saint-Barthélemy (qui déclenche une 4e guerre de religion).
5e guerre de religion en 1574-1576.


Le 24 juin 1584, à Paris, le mariage entre Jacques Raguenet (mort dès 1597) et Madeleine Simon (+1655) fait l'objet d'un contrat devant notaire.
Capitaine de milice de son quartier, paroisse Saint-Merry, Jacques est marchand dans la rue Saint-Denis, où il possède un commerce à l'enseigne Aux deux cygnes. Il vend notamment futaines, basins, serges, taffetas, arquebuses, hallebardes et poignards.

1588-1594 : siège de Paris

Illustration.Henri III Versailles.jpgDans le contexte d'une 8e guerre de religion, le duc de Guise [portrait à gauche] et les bourgeois de la Ligue catholique provoquent un soulèvement populaire à Paris le 12 mai 1588. Le 13 mai, Henri III [portrait à droite] s'enfuit à Tours. La Ligue prend le contrôle de la ville et va le garder pendant six ans.
Le 23 décembre, Henri III fait assassiner le duc de Guise.
Henri III et son héritier Henri de Navarre s'apprêtent à reprendre Paris en juillet 1589. Mais le roi est assassiné le 1er août.

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Procession armée de la Ligue à Paris en 1590.

Le successeur Henri de Navarre tente de reprendre Paris en octobre. Nouvel échec.
Les états généraux de janvier 1593 le poussent à se (re)convertir au catholicisme en juillet, après quoi il retrouve rapidement le soutien du peuple.

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Abjuration d'Henri IV.

Paris étant toujours contrôlée par la Ligue, Henri IV est sacré en la cathédrale de Chartres le 27 février 1594. Avec le soutien du gouverneur de Paris, il entre dans la capitale le 22 mars.
 

Jacques et Madeleine ont trois enfants, dont un fils, Michel, né en 1595.

   
En jaune : Sainte-Opportune et le cimetière des Saints-Innocents sur la la rue Saint-Denis (tracée en bleu), et l'église paroissiale Saint-Merry sur la rue Saint-Martin [carte de 1552]. - Bourgeois de Paris dans la deuxieme moitié du XVIe siècle.

Le 14 mai 1610, Henri IV est assassiné en traversant le quartier de Sainte-Opportune.
1610-1643 : règne de Louis XIII.


Isabeau veuve Raguenet meurt le 26 décembre 1614. Elle est enterrée le jour même au cimetière des Saints-Innocents.




En 1618, Michel épouse une certaine Marguerite Guillemot. Fille d'un mercier, elle s'initie avec lui au métier de l'épicerie.
Michel et Marguerite gèrent deux boutiques en la paroisse Sainte-Opportune : l'une dans la rue Saint-Denis à l'enseigne de Saint Christophe, l'autre dans l'ancien cloître à l'enseigne de Notre Dame.
La famille Raguenet va connaître alors un grand essor avec leurs dix enfants, dont neuf contractent des alliances avec d'autres familles bourgeoises (sauf un, Eustache, qui entre dans les ordres : prêtre, clerc de la chapelle de la musique du roi, aumônier du roi).
Le petit dernier, Mathurin, voit le jour en 1636, quelques mois après le décès prématuré de son père. C'est son frère Claude qui le prend en charge et l'initie au métier d'épicier (au cloître Sainte-Opportune). Ils s'associent et vendent beurre, huile, savon, plomb, étain...

1643-1651 : régence d'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV.
Le 26 août 1648, le peuple de Paris se soulève. Guerre civile dans le royaume en 1648-1653 (la Fronde).

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/5/5f/Louis_XIV_of_France.jpg/338px-Louis_XIV_of_France.jpgLouis XIV [ci-contre] est couronné à Reims le 7 juin 1654.

Marguerite veuve Raguenet meurt en 1658.

Le 30 novembre 1664Mathurin épouse Marie Angélique Braconnier, d'une famille de marchands parisiens qui travaillent avec la Normandie. La mariée est veuve et a déjà un premier enfant.
En 1668, ils habitent rue des Lombards.

En 1670, Louis XIV fait détruire les remparts et aménager une promenade plantée autour de la ville. Érection de deux arcs de triomphe à la place des anciennes portes fortifiées de Saint-Denis et Saint-Martin.
À cettre époque, on dénombre 400 000 habitants à Paris.


La porte Saint-Denis, en remplacement des anciens murs de la ville.                                                                                  

Les années 1670 sont dures pour les affaires. Mathurin a du mal à établir un commerce stable et à faire face aux loyers exorbitants. Ils passent par la rue Beaujolais en 1674, la rue Saint-Martin en 1675, la rue Comtesse d'Artois en 1676...
Dans les années 1680, ils sont contraints de quitter Paris. Ils s'installent en Brie, berceau de la famille de Raguenet, au village de Saint-Soupplets.

Louis XIV et sa cour quittent la capitale pour s'établir à Versailles.

Pendant ce temps, la progéniture Mathurin-Braconnier contracte à son tour des mariages d'affaires (Françoise avec un marchand drapier, Marie-Louise avec un mercier-linger...), sauf Émilien, prêtre capucin comme son cousin Nicolas Duc. Charles est commis aux aides à Rouen. 
Quant à Marie-Madeleine, elle épouse Marcellin Simonneau, issu d'une famille d'artisans de Saint-Arnoult (près de Dourdan), où il est receveur des aides et où le couple s'établit.
Les enfants Simonneau-Raguenet vont en partie regagner Paris et travailler comme maîtres artisans. Parmi eux, Jeanne Simonneau, née en 1714, est prise en charge par un lointain cousin par alliance, riche drapier de la paroisse Saint-Germain l'Auxerrois.

Mathurin Raguenet meurt vers 1715.


Synthèse de ce rameau de la famille Raguenet (en rose), bourgeois de Paris, de Jean Raguenet (sous François Ier) à la naissance de Jeanne Simonneau (sous Louis XIV).
 

XVIIIe siècle : les Delaporte, de l'artisanat au droit

Rive gauche, dans le quartier Sainte-Geneviève (paroisse Saint-Médard)

Le 21 avril 1739Jeanne Simonneau épouse Henry-Claude Delaporte. Il est artisan, maître batteur d'or dans le quartier Sainte-Geneviève. Voici à quoi peut ressembler son atelier, où l'on fabrique les feuilles d'or destinées à l'ornementation de bâtiments, de monuments, de meubles ou d'objets :

           
L'atelier et les instruments d'un batteur d'or représentés dans l'Encyclopédie de Diderot au XVIIIe siècle. Les activités consistent à préparer un alliage, à le fondre et le mouler, à laminer au marteau les lingots obtenus, etc.


Le quartier Sainte-Geneviève dans les années 1730.
En jaune, le "carré Sainte-Geneviève" (aujourd'hui place du Panthéon), avec l'église Saint-Étienne-du-Mont et l'abbaye Sainte-Geneviève (lycée Henri-IV) ;
en bleu, la partie supérieure de la rue Saint-Victor ; en vert, la paroissiale Saint-Médard (sur la rue Mouffetard).
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/14/Panth%C3%A9on_Soufflot_-_%C3%A9levation_principale.png/224px-Panth%C3%A9on_Soufflot_-_%C3%A9levation_principale.png?uselang=fr
En 1744, Louis XV fait le voeu de faire édifier une nouvelle église pour remplacer l'ancienne abbaye Sainte-Geneviève, qui est en ruines. Le chantier commence en 1757 [projet ci-contre], et le roi pose la première pierre le 6 septembre 1764. (La construction ne sera achevée qu'en 1790. Finalement, le bâtiment sera utilisé comme temple républicain : le Panthéon.)

Le fils aîné, Jean-Henry, devient maître mercier : en 1768, il fonde  un commerce d'étoffes de soie sous la raison Delaporte & compagnie (rue de Bretagne, paroisse Saint-Nicolas-des-Champs). Nicolas prend la suite de son père comme batteur d'or (rue Saint-Victor, paroisse Saint-Médard). Louis-Auguste est marchand épicier au faubourg Saint-Denis.
Né vers 1750, Louis-Marcellin s'écarte de la tradition familiale. Après des études de droit, il est nommé bailli de Levainville (dans la Beauce, entre Saint-Arnoult et Chartres) : sa mère est originaire de cette région.


Le père de famille (Henry-Claude) meurt en 1778.

portrait d'un aristocrate en habit d'apparat
Introduite en France vers 1728 (depuis la Grande-Bretagne), la franc-maçonnerie se structure en 1738 avec la création d'une Grande Loge de France. En 1773, une réorganisation profonde donne naissance au Grand Orient de France. Louis-Philippe d'Orléans [portrait à droite] en sera le grand-maître jusqu'en 1792.

À Paris, Louis-Marcellin Delaporte fréquente la Respectable Loge de la Constance en 1783-1788.




Deux enfants Delaporte s'unissent avec la famille Darmais : Anne Marie Angélique avec Jean Louis Marie Darmais (elle sera veuve dès 1788) ; Louis-Marcellin avec Marie Jeanne Gabrielle Darmais, en l'église Saint-Paul, le 16 février 1784.
 

Rive droite, dans le faubourg du Temple (paroisse Saint-Laurent)

1789-1792 : Révolution et monarchie constitutionnelle

La Révolution secoue Paris à partir de mai 1789. Mi-juillet, le peuple constitue un réseau de milices bourgeoises (avec le soutien de Mirabeau) : la Garde nationale de Paris. Le 14, la prise de la Bastille a pour but d'armer ces citoyens.
Louis-Marcellin Delaporte
s'engage comme volontaire dans la 5e compagnie du "bataillon des Pères-Nazareth", du nom d'un couvent situé dans le quartier du Temple [étendard ci-contre, avec la devise : "Il est enfin terrassé"]. Il a environ 39 ans.

 
Costumes de la Garde nationale de Paris en 1790 : colonel, grenadier, chasseur et fusilier. - Un garde national protégeant une cargaison de sucre pendant les émeutes parisiennes de janvier 1791 (par Bizard).

Louis-Marcellin est homme de loi, assesseur du juge de paix de la section du Temple. Il réside avec sa femme (et leurs enfants, vraisemblablement, en particulier le petit Pierre-Louis, né vers 1787) dans la rue de Malte, une voie ouverte récemment dans le "marais du Temple", dans le cadre du développement urbain hors-les-murs. Le Temple et son faubourg appartenaient alors à l'Ordre de Malte. La rue est située entre le canal Saint-Martin et le boulevard du Temple, auxquels elle est parallèle. À cette époque, le faubourg du Temple relève de la paroisse Saint-Laurent.


Le Temple et son faubourg réaménagés dans les années 1780. Intra-muros : le Temple en jaune ; la rue de Bretagne au sud (en bleu, avec sa paroissiale Saint-Nicolas-des-Champs en vert, sur la rue Saint-Martin) ; la rue Meslay au nord (en bleu, avec sa paroissiale Sainte-Élisabeth-de-Hongrie en vert, sur la rue du Temple) ; le couvent des Pères-Nazareth est indiqué par une pastille rose. Hors les murs : la rue de Malte en bleu, sa paroissiale Saint-Laurent en rouge sur la rue du Faubourg-Saint-Martin.

 
La paroissiale Saint-Laurent, hors les murs, près de la porte Saint-Martin (plan de Turgot). - La façade avant son remaniement (elle n'a pris son aspect actuel qu'en 1861).              
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L'Assemblée nationale constituante a organisé en 1790 des juridictions judiciaires, notamment un système électoral pour désigner les juges. Louis-Marcellin est nommé électeur du département de Paris en 1791 (l'un des 17 électeurs de la section du Temple) : il siège donc à la deuxième Assemblée électorale de Paris (26.08.1791 au 12.08.1792).
En septembre 1791, cette assemblée se divise en deux factions : les révolutionnaires les plus radicaux forment le club de l’Évêché ; les royalistes, celui de la Sainte-Chapelle (où ils se réunissent, sur l’île de la Cité). Favorable à la monarchie constitutionnelle, Louis-Marcellin rejoint ces derniers.

La France entre en guerre en avril 1792 (Louis XVI déclare la guerre à l'Autriche) : la révolution française devient un conflit international.

La mère de Louis-Marcellin meurt le 5 août.

Après la journée insurrectionnelle du 10 août, la Commune de Paris séquestre la famille royale. Le 13 août, les Bourbon sont enfermés au Temple.

Du 2 au 7 septembre, plus de 1 300 "contre-révolutionnaires" sont massacrées à Paris (royalistes notoires et prisonniers de droit commun). Les membres du club de la Sainte-Chapelle ne sont pas directement concernés par les massacres, mais ils sont formellement écartés du pouvoir à la demande de Robespierre.
Le 22 septembre, l'Assemblée nationale proclame la République.
 
 
Louis-Marcellin fait partie des 26 citoyens choisis par le procureur-général-syndic du Département de Paris pour former un "jury spécial de jugement dans les affaires relatives au faux, à la banqueroute frauduleuse, à la concussion, au péculat, au vol de commis ou d'associés en matière de finance, commerce ou banque", pendant trois mois, à compter du 1er décembre 1792.

Louis XVI est condamné à mort et guillotiné le 21 janvier 1793.
Marie-Antoinette est guillotinée à son tour en octobre. Les enfants restent en captivité au Temple (où le prince héritier mourra de maladie le 8 juin 1795).


On perd la trace de Louis-Marcellin Delaporte pendant les années de guerre (1792-1815).
À la Restauration, il sera receveur des contributions indirectes et mourra en 1822 à son domicile, aux Carrières de Charenton-le-Pont.


Charenton-le-Pont au tournant du siècle : le hameau des Carrières, au bord de la Seine.

 

XVIIIe siècle : les Carpentier, de l'artisanat aux finances publiques

Dans le quartier du Temple (paroisse Saint-Nicolas-des-Champs)

Pierre Adrien Carpentier, maître fabricant d'étoffes (bourgeois de Paris), meurt en 1764 en son domicile de la rue Meslay, paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, laissant son legs à distribuer en parts égales entre ses quatre enfants : Pierre, Alexandre (né vers 1736), Robert et Jacques-François. Conformément à l'usage sous l'Ancien Régime, son testament est "grevé de substitution" : à tout moment, le décès d'un légataire impliquera une redistribution des parts. Comme Robert est mort entre-temps, sa part revient à sa fille Catherine Sophie, mariée à un homme de loi (rue de la Jussienne, paroisse Saint-Eustache).

Apparemment, les Carpentier étaient déjà maîtres drapiers à Paris au XVIIe siècle.

Marié à Catherine née Monperte (le 13 août 1764 en l'église Saint-Eustache), Alexandre Carpentier habite au domicile familial de la rue Meslay. Par ailleurs, il est fermier sur les terres de Vaucresson et Buzenval, et à la seigneurie de Rueil, à l'ouest de Paris, sur le flanc méridional du mont Valérien.
Il est "intéressé dans les affaires du Roi", c'est-à-dire commis aux finances.



Ci-contre, en bleu dans Paris : Saint-Germain-l'Auxerrois (le Louvre), Saint-Nicolas-des-Champs et Sainte-Élisabeth de Hongrie (le Temple).






En 1783, les frères Montgolfier réalisent les premières expériences de vol aérostatique. Après un essai à vide au mois de juin, le premier ballon habité (par un mouton, un canard et un coq) décolle de la place d'armes du château de Versailles le 19 septembre. Il atterrit à Vaucresson, en limite de la forêt de Fausses-Reposes.


Jacques-François, frère cadet de Pierre et d'Alexandre, meurt à Vaucresson le 29 septembre.








Catherine
meurt en décembre 1784 (en son domicile de la rue Meslay), laissant derrière elle un veuf et neuf enfants, dont Marie-Thérèse, Esprit Alexandre, Adélaïde Caroline, Alexandrine Marie Noëlle, Adélaïde Coraline, Adélaïde Charlotte Éléonore, Auguste Alexandre et Ambroise Achille Carpentier.


L'aînée, Marie-Thérèse Carpentier, est née le 6 novembre 1766 : elle a 18 ans. À l'époque, la majorité légale est fixée à 25 ans.





Ci-contre : avis de décès paru dans le Journal de Paris le 24 décembre 1784.



  
Le plan de gauche date des années 1780. Les points bleus sont les églises paroissiales : d'ouest en est, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Eustache, Saint-Nicolas-des-Champs, Sainte-Élisabeth-de-Hongrie et l'église Sainte-Marie du Temple (démolie avec le Temple en 1808). Les points roses sont des repères : en remontant la Seine, le Louvre, le Châtelet et l'Hôtel de Ville ; au nord, le Temple.
À droite, le quartier du Temple sur le plan de Turgot, un peu plus ancien : les rue de Meslay et des Gravilliers sont indiquées en bleu, de même que les églises Sainte-Marie du Temple, Sainte-Élisabeth et Saint-Nicolas des Champs.
Les deux grands axes radiaux sont la rue du Temple et la rue Saint-Martin, conduisant aux portes et aux faubourgs de même nom.


 
Vaucresson : la ferme de Cucufa et l'étang de la Marche, d'après des cartes postales.

   
Le bois et l'étang de Cucufa [SC 09.2013].

Le village de Buzenval est situé de l'autre côté du bois, sur le chemin de Rueil à Garches.

À Rueil, la Seigneurie se trouve de part et d'autre de l'actuelle rue Jean Edeline et à l'emplacement de l’extension de l’école Albert-Camus. Au cours du XVIIe siècle, la maison forte médiévale a pris la forme d'un manoir seigneurial. Depuis les années 1680, les seigneurs de Rueil sont les Dames de de Saint-Cyr, œuvre charitable destinée à l'éducation des jeunes filles. Avec la Révolution, l’abolition des privilèges entraîne le morcellement du clos ; le manoir et la grange sont rasés. La Seigneurie disparaît en 1795.

Ci-contre : des maisons rurales à Rueil [SC 09.2013].


Dès la mort de la mère, les enfants se trouvent en grande détresse. Non seulement Alexandre néglige totalement les enfants, mais il se livre à des actes de violence.
En août 1786, la gouvernante des enfants, Marie-Catherine Lionnois (originaire de Saint-Denis, au nord de Paris), accouche d'un enfant de lui (à Montreuil, près de Versailles), baptisé "Alexandre Jean Marie". En ce mois d'août, tandis que Marie-Thérèse se promène à Vaucresson dans la maison de campagne de son père et bavarde avec le curé de la paroisse, le père, qui s'imagine qu'ils sont en train de parler de lui, porte à sa fille un coup de poing dans l'estomac qui la fait tomber à la renverse. Aidée par des domestiques, elle s'enfuit et se réfugie chez Mme de Vaucresson. Elle quitte alors le domicile familial et se retire chez Georges Ambroise Joseph Bourgeois, son beau-frère, procureur au Châtelet (demeurant rue des Petits-Carreaux, paroisse Saint-Eustache). Le père la récupère sans dédommager les hôtes. Il la fait séquestrer une nuit entière dans la prison du lieu qui dépend de sa ferme à Rueil ; il la retire le lendemain et la séquestre toute la journée dans une chambre de sa maison ; puis, accompagné du geôlier, il la conduit au "couvent de Saint-Michel".
Âgé d'une cinquantaine d'années, Alexandre se remarie en février 1787 avec sa gouvernante-domestique-maîtresse Marie Catherine Lionnois (à Vaucresson) et reconnaît l'enfant.
En 1787-1788, conseillée par son beau-frère, Marie-Thérèse effectue une procédure judiciaire afin d'être émancipée et d'échapper à l'autorité paternelle. La justice (Châtelet de Paris) lui accorde la permission de quitter son père, qui devra lui verser une pension et subvenir à ses besoins matériels ; elle est placée sous la tutelle de son oncle Pierre Carpentier et sous la protection de son beau-frère Georges Bourgeois.

En août 1789, l'Assemblée constituante abolit les privilèges : le statut de "bourgeois de Paris" n'existe plus et tous les citoyens sont maintenant égaux devant la loi.

Jacques-François étant décédé sans postérité (en 1783), la Justice de Paix de la section des Gravilliers procède à une nouvelle substitution dans le legs de Pierre Adrien Carpentier : le 14 avril 1791, la part du petit frère est redistribuée entre Pierre, Alexandre et Catherine Sophie.

 
 
Le Châtelet vu de l'intérieur de Paris, du côté de la rue Saint-Denis. La cour de justice cesse son activité en janvier 1791. Contrairement à la Bastille, où étaient incarcérés notamment les petits délinquants et les prisonniers politiques, la prison du Châtelet est réservée aux grands criminels (ce qui explique que le peuple n'y ait pas touché en 1789). Lors des émeutes de septembre 1792, sur 269 détenus, 216 prisonniers sont massacrés. La forteresse sera démolie à partir de 1802.


Sur le plan de Turgot : de gauche à droite, les rues des Petits-Carreaux (rectiligne, en direction du faubourg Poissonnière), de Jussienne et des Mauvaises-Paroles ; les églises paroissiales Saint-Eustache et Saint-Germain-l'Auxerrois ;
en rose, le Châtelet à l'entrée de la ville et le Vieux Louvre.


Alexandre Carpentier meurt sur ses terres de Vaucresson en octobre 1806.

Marie-Thérèse Carpentier, pupille de son oncle

Paroisse Saint-Eustache

Le beau-frère Bourgeois, protecteur de Marie-Thérèse, habite rue des Petits-Carreaux avec son épouse ; la tante Catherine Sophie vit avec son mari rue de la Jussienne, entre l'église paroissiale et la place des Victoires.

Jusqu'à 1790, la cour de justice siégeait au Châtelet. La justice de paix est ensuite délocalisée dans les quartiers (les affaires de la famille Carpentier relèvent de la section des Gravilliers).
 

Le marché au poisson des Petits-Carreaux en 1786.

Quartier du Louvre (paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois)

L'oncle Pierre Carpentier, aîné de sa fratrie et tuteur ad hoc de Marie-Thérèse, est maître fabricant d'étoffes comme son père. Il habite rue des Mauvaises-Paroles (paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois) avec sa femme Marie-Thérèse née Durand. (La rue a disparu lors du percement de la rue de Rivoli.)

 
Les églises paroissiales Saint-Eustache et Saint-Germain-l'Auxerrois                                                                                                                                                                                                                               

C'est apparemment dans ce quartier que Marie-Thérèse rencontre Jean-Jacques Foignet, qu'elle épouse le 16 mai 1793.
Dans le même quartier, notons qu'un Jacques "Charles Gabriel" Foignet, né à Lyon le 21 juillet 1753, s'est installé en 1779 pour faire carrière à Paris comme compositeur d'opéras. Ses fils François (baptisé en 1782 à St-Germain-l'Auxerrois), et Gabriel (né en 1790) se sont également distingués dans le domaine musical. On relève aussi un Jean-Gabriel Foignet (né en 1789) et un Alexandre Jérôme Foignet (baptisé en 1791 à St-Germain-l'Auxerrois). Malheureusement, tout cela est un peu confus, en raison de la destruction de l'état civil parisien en 1870. (En 1871, dans la propriété Carpentier-Foignet en province, on trouvera des cahiers de musique : y a-t-il un lien ?)
Vraisemblablement avocat, Jean-Jacques semble issu d'une famille de marchands du bourg de Ravières, en Champagne sénonaise (aux portes de la Bourgogne) : son père est chapelier, il a des frères et soeurs au village, mais il est venu faire du droit à la capitale.

En 1795 (et jusqu'à la réforme administrative de 1859), Paris est divisée en 12 arrondissements. Saint-Eustache, la rue Montmartre et le faubourg Poissonnière sont dans le troisième (bordé de jaune dans le nord du plan ci-dessus, 1841), tandis que le quatrième est circonscrit par le Palais du Louvre, la place des Victoires, les Halles, la rue Saint-Denis, la place du Châtelet et les quais de la Seine (en vert).
https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/43/Jean_Auguste_Dominique_Ingres_016.jpg/310px-Jean_Auguste_Dominique_Ingres_016.jpg?uselang=fr
Le 22 juin 1800 (3 messidor de l'an VIII), Bonaparte, premier consul de la république (depuis le coup d'État du 18 brumaire, i.e. 9 novembre 1799) [portrait à droite par Ingres], nomme une liste de citoyens pour remplir les fonctions d'avoués près le tribunal de première instance du département de la Seine (Gazette nationale ou le Moniteur universel en date du 24 juin). Jean-Jacques Foignet en fait partie.
Toujours sous le Consulat, Marie-Thérèse accouche d'un fils, mais son mari ne le reconnaît pas. L'enfant est donc déclaré sous le nom de la mère : Charles Jean Carpentier naît dans ce IVe arrondissement, le 2 germinal de l'an XI (23 mars 1803).


Les familles Tilly et Laubry au XVIIIe siècle

Simon François Tilly est né en novembre 1741 et baptisé en la Basse Sainte Chapelle, sur l'île de la Cité.

Il sera uni par le mariage à Jeanne Angélique Laubry (née en décembre 1745 en la paroisse Saint-Étienne-du-Mont, quartier Sainte-Geneviève).


Le frère de Jeanne, Auguste Laubry, était soldat au service de l'armée de France, mais il a déserté le Régiment Royal en juillet 1779 et a définitivement disparu [drapeau d'ordonnance et uniforme de chasseur ci-contre].

La famille est également apparentée à François Albert Tilly (un frère de Simon ?) qui, en 1790, était valet de chambre, artiste de Monsieur d'Artois frère du Roi (futur Charles X, frère de Louis XVI et de Louis XVIII), et demeurait au Palais du Temple (Hôtel du Grand-Prieur), paroisse Sainte-Marie du Temple. Il avait bien connu Auguste. [Peut-être est-ce le même qui est ensuite employé au 81 rue des Petits-Champs, division de la Halle-aux-Blés, et meurt le 11 ventôse an VIII =  2 mars 1800.]  

     
Le Temple (avec l'église Sainte-Marie, le donjon et l'Hôtel du Grand-Prieur). - Charles d'Artois dans les années 1790. - Tombeau de Charles d'Artois (Charles X) à Gorizia [photo SC].

Simon Tilly est entrepreneur des ponts et chaussées.


En 1790, Simon travaille à Tonnerre, à l'extrémité méridionale de la Champagne, aux portes de la Bourgogne (futur département de l'Yonne).
Vu l'étendue du périmètre des travaux, le chantier est vraisemblablement celui du canal de Bourgogne.


Détail du plan du canal en 1787.

Avec la Révolution, l'organisation se complique. Le 13 septembre 1791, le directoire départemental de l'Yonne passe un "arrêté ordonnant une nouvelle adjudication à folle-enchère pour défaut de payement de premier à compte dans les délais, de biens situés sur Tonnerre, St-Martin-sur-Armançon, Dannemoine, St-Vinnemer, Epineuil, Châtel-Gérard, adjugés en mars et mai derniers aux sieurs Percheron maire de Tonnerre, Robert, Languerot, Simon Tilly, Barry fils et Mignot". Jean Percheron est maire depuis février 1789, et il sera réélu en novembre 1791 et en décembre 1792. Suite à une émeute en mai 1793, il est dénoncé à Auxerre comme fauteur de troubles et provocateur. Porté sur la liste des suspects par la nouvelle municipalité, écarté du pouvoir.
Dans ce contexte, le chantier du canal est progressivement mis à l'arrêt. Il ne reprendra qu'en 1808.


Simon Tilly meurt le 21 juin 1803 dans ce qui est alors le IIe arrondissement (Petits-Champs, Palais Royal).

VIe arrondissement : dans le quartier du Temple (paroisse Sainte-Élisabeth-de-Hongrie)

Simon et Jeanne avaient notamment une fille, Caroline Louise Tilly. En 1808, celle-ci se marie en l'église paroissiale Sainte-Élisabeth-de-Hongrie (rue du Temple) : elle épouse Pierre-Louis Delaporte, fils de Louis Marcelin Delaporte et de Marie Jeanne Gabrielle Darmois présentés ci-dessus.
Cette même année, Napoléon Ier fait démolir la tour du Temple, afin d'effacer la mémoire du martyre de la famille royale.
 
L'église paroissiale Sainte-Élisabeth-de-Hongrie. - La tour du Temple avant sa démolition.
 

La famille Delaporte au XIXe siècle

VIe arrondissement : dans le faubourg du Temple

Caroline s'établit chez son mari au 19 rue de Malte, dans ce qui est alors le VIe arrondissement de Paris.
Le VIe arrondissement englobe alors les maisons situées entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, ainsi que le quartier du Temple et la partie des faubourgs comprise entre le faubourg du Temple et la rue de Ménilmontant.

Comme son père, Pierre-Louis Delaporte est un homme de loi. Plus précisément, il est assesseur du juge de paix de la section du Temple.
[Ci-contre : signatures de Louis-Marcellin Delaporte et de ses frères et soeur sur un acte notarial en 1791.]
  
L'immeuble de la rue de Malte, en périphérie de la ville, dans le quartier du Temple.                                                                                                                                              

Leur fille Amable Constance Delaporte voit le jour en 1814.


Caroline Louise meurt en mars 1832. Pierre Louis Delaporte, sous-chef au ministère des finances, reste veuf. En 1833, pour 482,75 francs, il fait l'acquisition d'une concession perpétuelle au cimetière de l'Est ("du Père Lachaise", créé en 1804), dans la division 21 (tout près de la chapelle érigée en 1823).
Le 1er août 1835, on y transfère la dépouille de son épouse, ainsi que celle de sa mère, Marie Darmais, décédée en novembre 1827.


Le portail principal du Père-Lachaise (1820) en 1839. - La chapelle du Père-Lachaise.

Pierre Louis Delaporte mourra à son tour en juillet 1844, chez son menuisier Louis Félix Demarais (qui réside rue du Malassis, à Villiers-le-Bel, dans le nord de Paris). Le lendemain, sera enterré avec sa mère et sa femme. Depuis, le monument commémore les trois personnes qui y reposent. Curieusement, en 1855, ce tombeau de la famille Delaporte sera pris en exemple par F.-T. Salomon pour expliquer comment identifier une sépulture à partir des informations fournies dans son Recueil général alphabétique des concessions perpétuelles établies au Père-Lachaise :

  
[photo SC 2019]                                                                                                                                             

 


Synthèse de la lignée Delaporte aux XVIIIe-XIXe siècle. Les trois personnes inhumées dans la sépulture du Père-Lachaises sont bordées de noir.

Charles Jean Carpentier-Foignet, avocat 

Pendant ce temps, Charles Jean Carpentier devient avocat.
Sa mère étant mariée à un riche propriétaire (Jean-Jacques Foignet possède de vastes terres dans le Loiret), le jeune homme, juste avant de se marier à son tour avec une demoiselle issue de la bourgeoisie parisienne, veille à se faire adopter par son beau-père.
Le 16 mars 1831, l'adoption est effective. Désormais, Charles Jean s'appelle "maître Carpentier-Foignet". 
Le 24, il épouse Amable Constance Delaporte, dont la famille est présentée ci-dessus. Il a alors vraisemblablement 28 ans, et elle à peine 17.

La jeune Amable Constance donne naissance à un fils le 29 décembre 1831 en ce VIe arrondissement : Charles Carpentier-Foignet.

 
En 1852, le président Louis-Napoléon Bonaparte est proclamé empereur des Français sous le nom de "Napoléon III". Avec l'aide du baron Haussmann (préfet du département de la Seine de 1853 à 1870), il entreprend de vastes chantiers pour modifier l'urbanisme de la capitale : 18.000 maisons sur 30.770 vont être démolies entre 1852 et 1868.


                                                                                 Napoléon III et Haussmann (par Adolphe Yvon, 1860).                                                                                 

En 1859, après annexion des communes limitrophes, Paris est réorganisé en 20 arrondissements. Depuis la mort de Pierre Louis Delaporte en 1844, Charles Jean et Amable Constance sont propriétaires au 27 rue de Malte, dans le 11e (faubourg du Temple). 
Mais il est probable que la famille s'installe dès les années 1830 dans le domaine du Loiret et que la propriété parisienne ne soit plus qu'un placement immobilier.
 
Parmi les grandes voies percées dans la ville, le boulevard du Prince-Eugène (qui prendra le nom de "Voltaire" en 1870) a pour vocation de relier en ligne droite la place du Château-d'Eau ("de la République" après 1879) à la place du Trône ("de la Nation" à partir de 1880).
En 1861, sur le plan ci-contre, on voit que la partie sud-est du boulevard est déjà réalisée. Il reste à percer la partie entre le canal et la rue de la Tour (et à démolir les théâtres). C'est justement là que se trouve la rue de Malte. Par conséquent, une grande partie de cette rue est vouée à disparaître dans les travaux d'achèvement du boulevard.

Au 27 de la rue de Malte, Charles Jean et Amable Constance sont propriétaires d'une surface au sol de 169,20 m². Dans les années 1860, ils sont donc expropriés "pour cause d'utilité publique", afin d'achever le boulevard du Prince-Eugène. La Préfecture du département de la Seine leur propose une indemnité de 25.000 francs ; ils en demandent 120.000 ; ils en obtiennent 55.000. (Il y a aussi un locataire, Lapie, papetier et loueur de livres, dont le bail de 800 francs est expiré : on lui offre 400 francs ; il en demande 10.000 ; il en obtient 3.000.)

Suite : les Carpentier-Foignet dans le Loiret.
 

Sources :
Archives familiales
Archives de Paris
Archives nationales de France

Almanach national de France, Paris, 1793.
F.-T. SALOMON, Le Père-Lachaise : recueil général alphabétique des concessions perpétuelles établies dans ce lieu, Paris, 1855.
Assemblée électorale de Paris, 18 novembre 1790 - 12 août, 1792, d'après les originaux des archives nationales, avec des notes historiques et biographiques, 1922.
Alain LE BIHAN, Francs-maçons parisiens du Grand Orient de France (fin du XVIIIe siècle), Bibliothèque nationale, Paris, 1966, 491 p.
Mathieu MARRAUD, De la Ville à l'État, Albin Michel, Paris, 2009.
Daniel KERJAN & Alain LE BIHAN, Dictionnaire du Grand Orient de France au XVIIIe siècle: les cadres et les loges, Presses universitaires de Rennes, 2012, 261 p.
Magali VILLETARD, L'hôpital de Tonnerre d'après ses documents d'archives historiques (
1789-18140), thèse soutenue le 20 juin 2015 à l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense.


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