Falgas, du Languedoc à la ville de Nice


Saint-Gervais

Cette histoire commence à Saint-Gervais, une paroisse languedocienne qui appartient au diocèse de Castres et à la sénéchaussée de Béziers.
La localité s'étend sur les bords de la Mare, un torrent tributaire de l'Orb, qui se jette à son tour dans la mer Méditerranée après avoir traversé Béziers.


Saint-Gervais (au centre) sur la carte de Cassini (années 1740).
Après Saint-Gervais, la Mare fait un virage serré vers la droite. En bas, on distingue Hérépian, où elle se jette dans l'Orb.



Au XVIIIe siècle, on distingue Saint-Gervais-Ville et Saint-Gervais-Terre (devenues aujourd'hui les communes de Saint-Gervais-sur-Mare et de Rosis).

Au début du siècle, Mathieu Falgas et son épouse Catherine née Teysseyre ont plusieurs enfants : notamment Étienne, né en 1707 ; Marie Magdelaine, en avril 1712 ; Jeanne, en février 1715 ; Mathieu, en mai 1717 [acte de baptême à droite, Saint-Gervais, 30 mai 1717] ; Anne, en octobre 1719.
(Le nom de famille Teysseyre semble représenté principalement dans les environs de Carmaux, près d'Albi.)

Mathieu Falgas père est un "faiseur de cercles" ou cerclier, c'est-à-dire un artisan spécialisé dans le cerclage des tonneaux. À l'époque, les cercles n'étaient pas encore en métal, mais plus vraisemblablement en bois de châtaignier. Le faiseur de cercles était donc un artisan du bois, tonnelier spécialisé, ou assistant d'un maître tonnelier, plutôt qu'un forgeron.

Le bois de châtaignier est une matière typique de la région. Sur le flanc de l'Espinouse (où la Mare prend sa source), comme dans les environs de Saint-Pons-de-Thomières et la vallée de l'Orb, les forêts regorgent de châtaigniers millénaires.



L'activité des tonneliers dans l'Encyclopédie de 1772.

Les photos ci-dessous sont évidemment beaucoup plus récentes :

     
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Le pont de la Ville.

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Les deux ponts de Notre-Dame ; le pont de Trois-Dents



La chapelle Notre-Dame-de-Lorette se trouve aujourd'hui sur le territoire de Saint-Gervais-sur-Mare (ex-Saint-Gervais-Ville), au pied des châteaux seigneuriaux.

  
Ruines de l’ancienne église Saint-Pierre de Neyran et du château attenant (XIIe siècle), vestiges d'une importante place forte médiévale.


Au début de l'année 1744, le jeune Mathieu Falgas fils fait vraisemblablement partie des 30 000 hommes appelés sous les drapeaux dans le sud du royaume en vue d'un nouveau conflit européen qui s'inscrit dans la guerre de Succession d'Autriche.
Il a 26 ans.

Le "régiment de Languedoc Dragons" est un régiment de chasseurs à cheval créé en 1676 (c'est l'ancêtre de l'actuel 6e régiment de chasseurs à cheval ou "Chasseurs du Languedoc").
Depuis le 16 avril 1738, il a pour mestre de camp Charles-Louis d’Argouges, marquis de Rannes.


Guidon d'ordonnance, costume et armement des dragons du Languedoc à l'époque de la guerre de Succession d'Autriche.

La guerre de Succession d'Autriche et l'armée gallispane


Royaume de France (Bourbon)

Louis XV, roi de France
Louis XV, roi de France

le prince de Conti
Le prince de Conti

don Philippe d'Espagne
Don Philippe d'Espagne

Par la "Pragmatique Sanction", l'empereur Charles VI du Saint-Empire avait légué à sa fille Marie-Thérèse d'Autriche les États héréditaires de la Maison de Habsbourg. Mais sa mort, survenue le 20 octobre 1740, a déclenché un grand conflit européen (voire mondial), opposant principalement les Habsbourg d'Autriche (alliés notamment à la Saxe, aux États-Sardes et à Russie) aux Bourbon de France et d'Espagne (alliés à la Prusse).

Après une première guerre sur le front des Pays-Bas, la France se prépare à un second conflit du côté du Pô.
Le 1er février 1744, Louis XV envoie le prince Louis-François de Bourbon-Conti prendre la tête d'une armée de 30 000 hommes pour préparer une attaque sur le Piémont.

Le 14 mars, les troupes de Conti rejoignent à Aix-en-Provence des effectifs espagnols commandés par l'infant don Philippe d'Espagne. Les historiens qualifient cette formation militaire franco-espagnole de "gallispane".
Le 15 mars, Louis XV déclare la guerre à l'Angleterre (en fait, une bataille a déjà été livrée au large de Toulon le 22 février).

Peu après, en avril, la France déclare aussi la guerre à l'Autriche (Marie-Thérèse) et aux États-Sardes (Charles-Emmanuel III de Savoie, roi de Sardaigne).

Entre-temps, les troupes françaises et espagnoles se sont approchées de la frontière sarde. Elles attendent à Antibes. Le prince de Conti dirige un corps de 32 bataillons d'infanterie et de 20 escadrons de cavalerie (dont le régiment de Languedoc Dragons sous le commandement du marquis de Rannes) ; et don Philippe a sous ses ordres 45 bataillons, 35 escadrons et un grand nombre de dragons à pied. L'objectif est de traverser le Piémont pour atteindre la Lombardie. À cet effet, il y a deux possibilités : emprunter la route royale Nice-Turin pour franchir les Alpes par le col de Tende ; ou tenter de longer de littoral ligure (en passant également par les montagnes).

Pour se tenir prêt à riposter, le roi Charles-Emmanuel III envoie dans le Comté de Nice 14 bataillons aux ordres du marquis de Suse. Depuis que ses fortifications ont été démolies lors de la dernière occupation française (1706, dans le cadre de la Guerre de Succession d'Espagne), Nice n'a plus les moyens de soutenir un siège avec si peu d'effectifs. En cas d'invasion, il et prévu d'abandonner la ville et de concentrer les forces militaires sur les deux voies possibles, toutes deux montagneuses : les vallées en direction du col de Tende et le littoral ligure.


Une carte française de Nice et Villefranche en 1742.


Royaume de Sardaigne (Savoie)

Charles-Emmanuel III, roi de
                Sardaigne
Charles-Emmanuel III, roi de Sardaigne
(avec son fils avec son fils et héritier
Vittorio Amedeo, futur Victor-Amédée III)



Nice, 1744-1746

Le 2 avril 1744, sous le commandement en chef de l'infant d'Espagne, l'armée franco-espagnole qui campait à Saint-Laurent traverse le Var (frontière avec les États-Sardes) et marche sur Nice.
Conformément au plan des autorités militaires sardes, la ville capitule immédiatement et l'armée austro-sarde prend position sur une ligne fortifiée le long des crêtes du littoral.

L'assaut du camp retranché du mont Boron est lancé par les gallispans dans la nuit du 19 au 20 avril. "Il entraîne une dure bataille. Nice offre alors l'aspect d'un vaste champ de morts. Au milieu des boulets et des bombes arrivent continuellement des charrettes de blessés qu'on se hâte de précipiter dans les fossés de la ville. Finalement, après avoir perdu 2000 tués ou blessés, et redoutant une reprise de l'attaque gallispane, les Austro-Sardes se retirent. La presque totalité du Comté tombe aux mains des Franco-Espagnols." [d'après Ch. Costamagna 1973]


19 avril 1744 : la marche des armées de France et d'Espagne et les différentes attaques des retranchements de Montalban et de Villefranche.
À l'ouest, on reconnaît le lit du Var.

    
Sur la façade du "Fort Thaon", une plaque rappelle un épisode de la brève résistance opposée aux envahisseurs le 20 avril 1744 lors du siège de Montalban.

Image illustrative de l'article Anne-Louis de Thiard de
      BissyMaréchal de camp depuis le 20 février 1743, Anne-Louis de Thiard (1715-1748) marquis de Bissy [portrait à gauche] a été nommé commandant de la cavalerie de l'armée d'Italie pour cette campagne de 1744. Lors de l'attaque des retranchements autour de Nice, le marquis de Rannes et son régiment du Languedoc sont donc sous ses ordres.
"Le Marquis de Bissy Maréchal-de-Camp conduisant le Régiment de Languedoc Dragons, à qui l'on avait fait mettre pied à terre, essuya le feu le plus vif du Mont-Gros ; c'était la hauteur la plus escarpée de toutes ces montagnes. Ne voulant pas laisser derrière lui ce poste que la nature semblait rendre inaccessible, et qui par là même devenait plus essentiel à enlever, il l'attaqua avec tant de fureur qu'il parvint à s'en rendre maître, et ne put empêcher les Dragons de faire main-basse sur ceux qui le défendaient. Lorsqu'il dut quitter ce poste, il n'osa jamais redescendre par l'escarpement qu'il avait gravi dans l'attaque, tant il trouva de sang-froid ce chemin dangereux." [Saint-Simon]

                         
Guidon d'ordonnance et uniforme des dragons du Languedoc. Ce sont vraisemblablement les couleurs portées par Mathieu Falgas fils lorsqu'il arrive à Nice.

Au cours des années 1744-1746, dans les hauteurs du Comté et en Piémont, les combats opposent les alliés austro-sardes aux envahisseurs franco-espagnols. Le marquis de Rannes est nommé brigadier le 2 mai 1744.
Pendant ce temps, à Nice, quelques gallispans restent en garnison sous le commandement du marquis de Castellar.

L'alliance austro-sarde lance une contre-offensive en octobre-novembre 1746 : les gallispans sont chassés du Comté, et les Piémontais traversent le Var à leur tour pour occuper la Provence pendant quelques mois.

Nice, 1747-1748

Le matin du 3 juin 1747, les troupes franco-espagnoles franchissent à nouveau le Var à gué à Saint-Laurent et réoccupent le Comté. Une fois de plus, les forces austro-sardes quittent Nice pour se concentrer sur les opérations en montagne.

En fin d'année, le calme revenu à la frontière, on prépare les quartiers d'hiver. En effet, pendant quelques mois, le théâtre de la guerre en montagne ne sera plus accessible. 29 bataillons franco-espagnols restent dans le comté de Nice avec le marquis de Mirepoix. Ils ont pour cantonnements : Vintimille, Laita, Menton, Monaco, Castellar, Villefranche, Nice, Contes, l'Escarène, Luceram, Levens, Lantosque, la Bollène, Roquebillière, Belvédère, Saint-Martin-Lantosque, Utelle, la Tour, Sospel, Villars et Puget-Théniers. Un grand nombre de volontaires sont distribués à Sospel, à l'Olivette, à Bevera et à Moulinet.

À Nice, probablement lors de cette campagne de 1747-1748, et peut-être même pendant le cantonnement d'hiver en ville (à moins qu'il ait déjà déserté auparavant), Mathieu Falgas fait la connaissance de Maria Ludovica Aschiera, une jeune fille de vieille ascendance niçoise, qu'il épouse le 27 février 1748 en l'église St-Martin-St-Augustin. Mathieu a environ 30 ans, et Maria Ludovica en a probablement 20.


L'acte de mariage de "Matteo" Falgas et Maria Ludovica Aschiera (Nice, 27 février 1748).

Le marquis de Rannes, commandant des dragons du Languedoc, est promu maréchal de camp le 1er janvier 1748.

En Europe, l'année 1748 est consacrée aux négociations des accords de paix (du 24 avril au 18 octobre), qui aboutissent à la signature du traité d'Aix-la-Chapelle, entre le roi de France, le roi de la Grande-Bretagne et les États-généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas. Cette déclaration confirme la Pragmatique Sanction (donc la légitimité de Marie-Thérèse). Les traités complémentaires sont signés à Nice le 4 décembre 1748 et le 21 janvier 1749 par les autres États impliqués dans ce conflit qui aura duré 8 ans : l'Autriche, l'Espagne, les États-Sardes, le duché de Modène et la République de Gênes. Les Bourbon d'Espagne obtiennent le duché de Parme-Plaisance-Guastalla ; la République de Gênes, le marquisat de Finale ; et les États-Sardes (Charles-Emmanuel III de Savoie), une extension territoriale à l'est du Montferrat.

Le Comté de Nice est libéré, l'armée gallispane est démobilisée, mais certains Français ne retourneront pas dans leur pays : c'est le cas de Mathieu Falgas.

Le bilan de la guerre est terrible. De nombreux villages ont été saccagés, et d'importantes infrastructures ont été détruites (ponts, routes, bâtiments civils, archives...). À Nice, "alliés comme Français ont rivalisé pour enlever les fourrages, piller les maisons, dépouiller les vignobles et de tous côtés ruiner les campagnes. Les uns comme les autres y ont causé les plus grands malheurs, allant même jusqu'à enlever les portes, les poutres et les toits des maisons pour en faire du bois à brûler" [d'après Costamagna 1973, citant un rapport de 1752].
Au cours des années 1740, le nombre d'habitants du Comté a connu une chute dramatique (en plus des dégâts matériels, les armées ont apporté de graves épidémies).

À Nice, le nom étranger Falgas pose problème : à partir de la naissance des enfants de Mathieu et Maria Ludovica (notamment Giulia, le 28 février 1750), il sera orthographié "Fargas", "Forgasso", etc.
(Giulia deviendra couturière ; en 1781, jeune veuve de 30 ans, elle épousera en secondes noces - et en urgence, étant enceinte - un Provençal originaire de Carnoules ; leur fille aînée épousera Giuseppe Cagnoli en 1810.)

Nice, paroisse Saint-Martin-Saint-Augustin


Lors de la création des départements, la commune de Saint-Gervais est rattachée au Tarn, district de Lacaune.
En vertu de la loi du 28 pluviôse an V qui échange les cantons d'Anglès et de Saint-Gervais, la commune est rattachée à l'Hérault.
Pendant la période révolutionnaire, la commune porte provisoirement le nom de Mont-Taillis.
La commune de Saint-Gervais-sur-Mare prendra son nom actuel en 1958.

Au début du XXe siècle, le nom de famille Falgas est encore présent très majoritairement dans la commune de Saint-Gervais-sur-Mare (et très rare partout ailleurs en France). Au cours du siècle, il se déplacera progressivement vers les centres urbains : Montpellier, puis Toulouse et Albi.

Sources :
Archives départementales des Alpes-Maritimes
Maximilien Henri marquis de SAINT-SIMON, Histoire de la Guerre des Alpes ou campagne de 1744 par les armées combinées d'Espagne et de France, Amsterdam, 1760.
Henri MORIS, "Opérations militaires dans les Alpes et les Apennins pendant la Guerre de la Succession d'Autriche (1742-1748)" // Annales de la Société des Lettres, Sciences et Arts des Alpes-Maritimes, Tome X, Nice : Imprimerie anglo-française Malvano-Mignon & Paris : H. Champion libraire-éditeur, 1885, pp. 1-334.
Charles-Alexandre FIGHIERA, "Mariages entre Niçoises et officiers de l'armée gallispane pendant la guerre de la succession d'Autriche" // Nice historique, 1943/1 (janvier-avril).
Henri COSTAMAGNA, "Les guerres et leurs conséquences dans le Comté de Nice au XVIIIe siècle" // Cahiers de la Méditerranée, N° 6, 1973, pp. 77-93.

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