Vial, entre Salon et Vitry



Henri Vial est né en 1878 à La Bâtie, un hameau de la commune de Thorame-Basse, dans une vallée du bassin du Verdon.
En 1898, il est berger à La Seyne (Var). Il est appelé au service militaire en 1898 ; incorporé au 141e régiment d'infanterie en novembre 1899 ; mis en disponibilité en septembre 1902.
En 1902, il emménage à Port-de-Bouc, chez monsieur Vidal. Il y est guidé dans son éducation religieuse pas le pasteur W. Allen Shackleton, et entre dans l’Église réformée le 21 décembre. Il a alors 24 ans.


Le 27 octobre 1904, à Salon, Henri épouse Lydie Louise Marie Grévoul, née en 1879 à Saint-Hippolyte-du-Fort (Gard).
Salon-de-Provence est alors la principale paroisse protestante de la région.

En 1905, Henri s'installe provisoirement chez les Grévoul, sur le boulevard Danton, derrière la gare.
En août-septembre, il effectue sa première période d'exercices militaires dans le 141e régiment d'infanterie.


Henri Zéphirin Vial (vers 1930).

Leurs premiers enfants (nés à Salon) :
  • Julienne est née en juillet 1905 ;
  • Henriette est née en janvier 1907 ;
  • Marthe est née en mars 1909, et elle meurt dès le mois d'avril 1910 ;
  • Jean est né en avril 1910.

Lydie Grevoul (en 1904).

façade du temple de Salon de Provence      
Salon : le temple protestant ; le séisme du 11 juin 1909. 


Entre 1905 et 1908, la famille déménage à Vitry-sur-Seine, au 6 av. du Chemin-de-Fer (aujourd'hui Paul-Vaillant-Couturier). Mais on garde un pied à Salon, où vivent les cousins (la tante Adèle, sœur de Lydie, rentrée de Paris avec ses enfants ?). En particulier, Lydie retourne auprès de sa famille pour accoucher.

L'industrie s'épanouit à Vitry depuis l'ouverture de la ligne de chemin de fer Paris-Orléans (1862), et ce dans des secteurs variés.
L'Usine Électrique des Tramways de l'Est Parisien est en service depuis 1901, avec pour mission, comme son nom l'indique, d'alimenter en électricité les tramways de l'est parisien. Une seconde centrale a vu le jour en 1908, destinée à fournir de l'électricité aux tramways de Paris-Sud.
 
     
Vitry : les centrales électriques du Port-à-l'Anglais et la gare ferroviaire.

Palagret, archéologie du quotidien, août 2010Henri est employé au gaz. La "Compagnie parisienne d'éclairage et de chauffage par le gaz", fondée en 1855 vient d'être liquidée en 1905. L'électricité devient la principale source d'énergie pour l'éclairage, et une nouvelle entreprise est créée en 1907 pour l'exploitation du gaz : la Société du Gaz de Paris (SGP).

En octobre 1908, deuxième période d'exercices dans le 3e régiment d'infanterie. 

Henri passe dans l'armée territoriale le 1er octobre 1912. 

À Vitry, Henri et Lydie ont de nouveaux enfants :

  • Alice, née en août 1912, qui meurt dès le mois de juin 1913 (à Salon).
  • Pierre et Paul, deux jumeaux nés en septembre 1913. Le premier meurt dès le mois d'octobre.
 

La Grande Guerre

Alors que Lydie est encore enceinte, Henri est rappelé par l'armée le 3 août 1914 (mobilisation générale) ;

Orienté vers l'administration pour pieds plats, Henri est envoyé à la 15e section des Commis et Ouvriers militaires d'Administration le 24 février 1915 ; puis muté à la station magasin de Mantes-Gassicourt (24e section COA). 

Son père, Julien Vial, meurt au village le 23 juillet 1917.

Suite à la naissance de Roger, Henri est libéré en 20 août 1918 en tant que père de 6 enfants (les 3 autres sont déjà morts). L'armistice est signé en novembre. 

L'après-guerre

Lydie et ses enfants ont une mauvaise santé.

Julienne à l'hôpital, avec son père à son chevet.

Jean est étudiant en 1925-1926.

Juliette, Jean, Henriette, Alice et Pierre sont enterrés au Cimetière ancien de Vitry-sur-Seine.

Vers 1925, la famille s'installe dans un tout nouvel immeuble de "logements ouvriers",  au 17 rue du Ru-Grand.

Le 17 rue du Ru-Grand

C'est la première construction de logements sociaux de Vitry (1924). Édifié par la "Société anonyme des logements économiques pour familles nombreuses", l'immeuble regroupe 140 logements, principalement destinés aux familles de plus de trois enfants.
Les briques apparentes sont relativement classiques pour l'époque, mais l'orientation des façades est beaucoup plus audacieuse :

                    



Outre le logement, la municipalité met l'accent sur la santé et l'hygiène en créant le premier dispensaire municipal moderne de France en 1925.
Cette année-là, Vitry élit son premier maire communiste. (Tous les maires suivants seront communistes, sans discontinuité, encore aujourd'hui.)

Lydie meurt dès 1928 (le 31 juillet dans le 13e arrondissement de Paris). Henri reste donc seul avec Paul (14 ans, né à Vitry), Mireille (13 ans, née à Salon), Roger (9 ans, né à Salon) et Marcel (7 ans, né à Paris). À Salon, il reste les cousins.

Au début des années 1930, une troisième centrale électrique, baptisée Arrighi, est mise en service dans le quartier du Port-à-l'Anglais. Elle est alors conçue comme la plus puissante au monde.
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La centrale électrique Arrighi.

En mai 1935, le voisin Édouard Til, militant communiste, est élu conseiller municipal et adjoint au maire Charles Rigaud.

Deuxième Guerre mondiale

À la fin de l'année 1939, Henri a 61 ans, Paul en a 26, Mireille 25, Roger 21 et Marcel 19. 



Paul (1913-2004), vers 1920

Mireille (1914-1994), en 1936

Roger (1918-1999)

Marcel (1920-1977)

Henri n'est pas mobilisé (il a été définitivement démobilisé en 1919). 

Le 26 septembre 1939, le Parti communiste est dissous. Le voisin Édouard Til est déchu de son mandat municipal pour "appartenance au Parti communiste". Il continue à militer dans la clandestinité. 

L'armistice du 22 juin 1940 place Vitry en zone d'occupation allemande.

Fin juin 1941, Édouard Til (53 ans) est arrêté à son domicile dans le cadre d'une grande vague d'arrestations de leaders communistes, et déporté jusqu'à Auschwitz. Par la suite, la rue du Ru-Grand sera été rebaptisée "rue Édouard-Til".

  

Pendant la guerre, Henri vit seul et malade dans son appartement de Vitry. Il souffre de la pénurie alimentaire, mais il parvient à entretenir un petit potager ; et son fils Roger, de Salon, lui envoie un cageot de légumes de temps en temps. 


L'histoire de Paul (dans les camps allemands)

Paul est mobilisé, vraisemblablement dès septembre 1939.
Après la "drôle de guerre", il fait partie des troupes qui tentent de freiner l'invasion allemande en mai-juin 1940. Les troupes françaises sont rapidement anéanties. Paul est détenu comme prisonnier de guerre. Les Allemands entrent dans Paris le 14 juin. La France capitule le 22.
Pendant le deuxième semestre de 1940, Paul est détenu au camp de prisonniers des Hauts-Clos à St-André-des-Vergers, Troyes (Aube). Il s'agit d'un futur hôpital dont le chantier, interrompu par la guerre, est utilisé comme prison jusqu'à la fin des années 1950 [ci-contre]. Troyes est ainsi le siège du Frontstalag 124 d'octobre 1940 à avril 1941.
À partir du 6 septembre, en application de la convention de La Haye, l'autorité militaire allemande autorise l'échange de courrier entre les camps et les familles. Dans un premier temps, la communication se fait au moyen de cartes préremplies. Les colis vont être autorisés à partir du 11 octobre.
Carte de Henri à sa fille le 04.11.1940 : "Paul va bien."
En décembre : "Les nouvelles de notre prisonnier étaient bonnes dernièrement."
29.12 : "J'ai reçu des nouvelles de Paul et Roger mais elles ne sont pas récentes."
14.01.1941 : "J'ai reçu de notre prisonnier des bonnes nouvelles."
Au début de l'année 1941, le Frontstalag de Troyes commence à être évacué. Les prisonniers sont envoyés dans des camps de travail (ou dans le nouveau Frontstalag 124, désormais à Joigny, dans l'Yonne) tandis que le site des Hauts-Clos devient une prison civile. Paul est donc transféré en Allemagne, dans un Stalag non identifié (17.02 et 28.02, "Bonne nouvelle de Paul prisonnier en Allemagne" ; 19.03, "Bonne nouvelle de ton frère prisonnier en Allemagne" ; 07.04, 28.04 et 12.05, "Bonnes nouvelles de Paul prisonnier en Allemagne").
Ensuite, la correspondance devient syntaxiquement plus libre.
06.06 : "Pour Paul, sa dernière lettre, que j'ai reçue le 30 mai, était datée du 15. En ce moment, il se portait bien. Espérons qu'il en doit être encore ainsi pour le moment. Il me demandait du tabac."
En juillet 1941, le père est convoqué à la mairie de Vitry pour remplir une fiche de renseignements au sujet de Paul (10.07 : "une fiche a été faite en son nom avec tous les renseignements le concernant, l'adresse de son patron, l'âge de ses frères ainsi que le tien").
En août 1941, Henri entend dire qu'on commence à libérer les cultivateurs ; il espère donc que Paul va bientôt sortir (17.08). 03.09 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Paul, Roger, Marcel."
21.09 : "Dernièrement, il me disait qu'il était assez inquiet. Mais dans sa dernière carte, il n'en fait plus mention, sa carte était comme les précédentes, avec la même formule qui ne varie jamais, sauf le numéro du camp qui est 410B au lieu de 403 précédemment."
Les "camps" 410B et 403 sont difficilement identifiables. Apparemment, ce sont de petits Arbeitskommandos consacrés à l'exploitation du bois.
26.10 : "Très content que tu puisses un peu correspondre avec Paul. Je lui avais dit de réserver le plus qu'il peut de sa correspondance pour vous écrire, au lieu d'écrire toujours à moi les mêmes choses."
01.12 : "Le 18 novembre, je lui ai fait partir un colis de linge, une [nuisette ?], deux caleçons, deux paires de chaussettes, deux serviettes de toilette, des lacets en cuir ; et le [??] j'ai remis une fiche pour un colis de Noël aliment offert par la mairie. Et dernièrement il a reçu un colis de ses patrons." 26.12 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Paul, de Marcel, ainsi que de Roger."
Le 1er janvier 1942, le père reçoit un questionnaire du "commandant de Goussencourt", président du Comité d'entraide aux prisonniers de guerre de la commune d'Everly (chargé du recensement professionnel des prisonniers).
19.01 : "Je lui ai écrit dernièrement, je lui ai donné votre adresse."
24.02 : "Je pense que vous aurez reçu des nouvelles de Paul, et qu'il vous a remerciés du colis que vous lui avez envoyé."
18.03 : "Pour le moment, [Paul] doit avoir commencé à travailler dans des fermes."
13.04 : "Je viens de recevoir ce matin une lettre de Paul. Il va très bien. Et il doit maintenant travailler dans les fermes."

Il semblerait que Paul soit réaffecté à un Arbeitskommando, ou bien il rentre déjà en France pour finir de purger sa peine de prisonnier de guerre. En tout cas, il espère être appelé à travailler dans une ferme, puisque c'est son métier. Mais il va être sollicité pour l'exploitation du bois :
31.05 : "Je lui écris aujourd'hui en lui donnant votre nouvelle adresse. Il me dit dans sa lettre qu'il en a marre de travailler dans les bois, il aimerait mieux travailler dans une ferme."
14.06 : "[Paul] trouve que le temps se prolonge et que la fin ne vient pas vite. Que Dieu puisse lui donner aussi à lui la patience, la force et le courage de supporter ces mauvais jours."
02.08 : "[Paul] travaille toujours dans les bois, ce qui ne lui plaît pas beaucoup."
En juin 1942, Laval a lancé son projet de "Relève" : pour trois travailleurs libres qui partent volontairement au service de l'Allemagne, il promet la libération d'un prisonnier de guerre. Le résultat n'étant pas suffisant pour fournir la main-d’œuvre exigée par l'Allemagne (250 000 hommes), on passe à une campagne de recrutement forcé en automne 1942.
29.10 : "Pour Paul, rien d'étonnant dans son travail de correspondance, il commence toujours ses lettres par la fin, et comme il n'a jamais eu un esprit développé comme moi, et en plus la captivité ne doit pas l'avoir amélioré, je vais lui écrire aujourd'hui et lui faire part de tes demandes. Hier 28 octobre j'ai fait partir pour lui un colis de soixante douze francs, c'est lui qui le paye, il m'a envoyé en trois fois douze cents francs. Dernièrement, il me demandait des chaussures et des chaussettes, ainsi que des vêtements du corps, mais depuis deux mois tous les effets pour les prisonniers doivent lui être remis par l'homme de confiance du camp. Espérons qu'il touchera ce qu'il aura besoin, et puis il ne faut plus désespérer : la relève viendra bien un jour aussi pour lui."
25.12 : "La relève tarde pour [Paul]. Espérons qu'un jour elle viendra. Je vais lui écrire et lui donner de vos nouvelles."
15.01.1943 : "J'ai reçu également des bonnes nouvelles de Paul. Que la relève vienne enfin pour lui."
10.06.1943 : "Le travail dans le bois ne lui plaît guerre, il en a par-dessus la tête. Voici pour Paul son adresse : Vial Paul, 61e RAD, 5e Batterie, Secteur postal 151. Sa première adresse de prisonnier était Camp de prisonniers Hauts-Clos à St-André, 8e Groupe, 9e [?], 2e [?]."

Le 61e régiment d’artillerie divisionnaire (5e batterie = batterie de réserve) avait été rétabli dans l'armée d'armistice le 01.09.1940. Depuis novembre 1942, les Allemands veulent prendre le contrôle total des armées. Le régiment a été dissous le 27.11.1942 (il sera rétabli à la libération le 01.12.1944). La nouvelle adresse de Paul est donc celle d'une ancienne batterie transformée en camp de prisonniers suite à la dissolution de l'armée d'armistice.
Le secteur postal 151 indiquerait une adresse du côté de la Champagne ou de la Lorraine. Est-il tout simplement revenu à Troyes ?
Libération en 1944 ?

(On perd ensuite la trace de Paul, qui mourra dans l'Aube en 2004, à l'âge de 90 ans, vraisemblablement sans avoir jamais revu sa famille.)

L'histoire de Mireille (en zone italienne) 

À Paris (VIe arrondissement), où elle termine ses études d'infirmière, Mireille a rencontré son futur mari, le Niçois Élie Cagnoli. Pendant l'été 1938, elle reste à Paris pendant qu'Élie rentre à Nice chez ses parents.
Elle habite au 41 rue Monsieur-le-Prince.
En août 1939, Élie est mobilisé (à la frontière italienne, en montagne). À la fin de l'année, Mireille réussit ses examens et trouve un travail administratif d'assistante sociale stagiaire. Elle reçoit des nouvelles d'Élie, maintenant cantonné dans la Marne.
Elle cherche un emploie titulaire (à Paris ou a Nice). L'oncle d'Élie, dentiste, peut l'aider à obtenir un poste à Nice : mais pour cela, elle doit être mariée et domiciliée à Nice.

Mireille épouse Élie à Nice en avril 1940. À la mairie, l'union est célébrée par le sénateur-maire Jean Médecin ; à la cathédrale Ste-Réparate, une cérémonie a lieu à la sacristie, la mariée étant protestante.
Mireille s'installe chez son mari. Elle suggère à son père de quitter Vitry pour aller vivre à Nice lui aussi. Henri lui répond le 26.10.1940 : "Pour ton projet d'aller à Nice, en parole et sur les cartes cela paraît réalisable, mais en fait ce n'est pas possible, même si les zones étaient libres, moi j'aime ma tranquillité, mon indépendance, un changement me serait défavorable. J'ai placé ma vie entre les mains de Dieu et je me laisse guider par Lui." En 1941, Henri lui envoie petit à petit des colis avec ses affaires qui étaient restées à la maison à Vitry.
En juin 1940, l'Italie entre en guerre. La guerre mondiale ravive les conflits entre la France et la Maison de Savoie et remet sur le tapis la question des frontières.
En août 1941, pendant que son mari termine ses études (à Lyon, Paris se trouvant en zone occupée), Mireille se retire quelque temps à la campagne, dans les Basses-Alpes (Pension des Charmettes, Beauvezet). Fin 1941, Élie obtient son diplôme d’État d'architecture.

Le 11 novembre 1942, début de l'occupation italienne de Nice.
Le premier enfant de Mireille et Élie naît le 4 juin 1943. En apprenant la naissance de son petit-fils à Nice, Henri se repose tout de même la question : il a toutes sortes d'attaches administratives à Paris, mais d'un autre côté la perspective d'aller vivre "dans le Midi" est tentante.

Le 8 septembre 1943, l'Italie capitule. Le 9, l'armée allemande entre dans Nice. Immédiatement, les Allemands fortifient le littoral et interdisent l'accès au bord de mer.
Du 11 novembre 1943 au 14 août 1944, Nice, Saint-Laurent-du-Var et Cannes sont la cible d'une vingtaine de bombardements alliés, qui feront au total 455 tués, 740 blessés et 9380 sinistrés. Pendant ce temps, la famille est évacuée dans le haut pays, à Saint-Auban, jusqu'à l'automne.

Les Allemands quittent Nice fin août 1944 (les combats se poursuivront en montagne jusqu'au mois d'avril 1945).


L'histoire de Roger (en zone libre)

Roger n'est pas mobilisé, sans doute grâce à son œil invalide (il est borgne depuis l'enfance). Pendant la guerre, il vit à Salon et trouve du travail dans l'agriculture et le jardinage.
Décembre 1940 : "J'ai reçu des nouvelles de Roger et Marcel, ils vont bien." 29.12 : "J'ai reçu des nouvelles de Paul et Roger mais elles ne sont pas récentes."
14.01.1941 : "Roger va bien." 19.03 : "Ton frère Roger va bien." 07.04 : "Bonne nouvelle de tes frères." 28.04 : "Bonne nouvelle de Roger. La famille de Salon va bien."
12.05 : "La famille de Salon va bien, ainsi que Roger." 06.06 : "J'attends des nouvelles de Roger." 17.06 : "J'ai eu des bonnes nouvelles de Roger." 10.07 : "J'attends des nouvelles de Roger."
Le 2 août, Roger est à la noce de sa cousine Suzy ; il est déçu de ne pas y voir Marcel, qui n'a apparemment pas pu obtenir de permission.
03.09 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Paul, Roger, Marcel."
21.09 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Roger, très content de lui, et de la confiance que monsieur July a en lui, bien que je ne le connaisse pas. Dernièrement, toute la famille s'est absentée pendant une semaine, et Roger est resté tout seul à la ferme, il prenait ses repas chez les voisins, qu'ils sont très braves comme il me dit. Aussi je lui ai répondu que rien ne pouvait me faire plus plaisir que cette confiance qu'il se fait estimer partout où il a été. Aussi monsieur July lui a payé son congé, du moment qu'il ne le prenait plus."
Du 5 au 10 octobre, Marcel profite d'une permission pour venir à Salon chez Roger (qui habite chez son employeur monsieur July). Marcel travaille avec son frère pour gagner un peu d'argent.
01.12 : "J'ai demandé à Roger si je ne pouvais pas avoir quelques haricots et un peu de l'ail, depuis quinze mois je n'ai pas pu avoir une gousse d'ail..."
26.12 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Paul, de Marcel, ainsi que de Roger. Mais dans la carte de Roger il y avait une mauvaise nouvelle : ton cousin Aimé Trescazes, chef de gare à Besse (Var), serait gravement malade, il serait à l'hôpital à Toulon. Sa mère et ta cousine Hélène sont allées le voir. J'attends d'autres nouvelles."
19.01.1942 : "[Roger] ne parle plus de m'envoyer un colis. Les ails et les oignons que tu m'as envoyés s'épuisent assez vite, et après je n'aurai plus rien."
24.02 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Roger, mais pour les colis, il me dit qu'il regrette, et cela je ne le comprends pas très bien, peut-être il ne veut pas se donner cette peine."
18.03 : "Nous avons reçu des bonnes nouvelles de Roger." 13.04 : "J'ai reçu aussi des bonnes nouvelles de Roger."
31.05 : "J'ai reçu aussi des bonnes nouvelles de Roger de Salon. Il voulait m'envoyer quelques kilos de petits pois, et son patron n'a pas voulu lui en vendre, et cela ne lui a pas fait plaisir, mais il me dit qu'il n'abandonne pas la partie, et dans quelques jours il donnera ses conditions. Si monsieur July ne veut pas lui vendre des légumes, il ne restera pas chez lui."
14.06 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Marcel, ainsi que de Roger. La semaine dernière, j'ai reçu de Roger un cageot de légumes, et cela m'a fait plaisir."
02.08 : "Peut-être qu'en ce moment [Roger et Marcel] sont ensemble : Marcel devait prendre 15 jours de permission. S'ils sont ensemble aujourd'hui, ils auront été de la fête : Suzy a eu un petit garçon qui s'appelle Robert, et le baptême devait se faire aujourd'hui 2 août, et Roger est le parrain."
29.10 : "[Roger] est toujours en plein travail et en bonne santé, ainsi que toutes les cousines et cousins."
Le 11 novembre 1942, la zone libre est envahie par les Allemands (Operation Anton). La Luftwafffe prend possession de la base aérienne de Salon.
Roger continue d'envoyer des légumes à son père.
25.12 : "[Roger] a fait venir à Salon son cousin le fils d'Yvonne et il travaille comme lui dans le jardinage, et de ce fait il a un camarade pour sortir ensemble le dimanche."
15.01.1943 : "[Roger] a passé un beau Noël avec sa tante, ses cousines et cousins."
10.06.1943 : "[Roger] est un peu chagriné que ma visite soit faite un peu plus tard."

15 août 1944 : débarquement en Provence (entre Toulon et Cannes). Les Alliés progressent vers le Rhône. Salon est libérée le 22 août.
La tante Adèle meurt le 1er septembre.
Les Américains récupèrent la base aérienne en août-septembre et la restituent à la France en novembre.

(On perd ensuite la trace de Roger, qui mourra à Marseille en 1999, à l'âge de 81 ans, vraisemblablement sans avoir jamais revu sa famille.)

L'histoire de Marcel (au STO) 

Marcel est mobilisé.
Décembre 1940 : "J'ai reçu des nouvelles de Roger et Marcel, ils vont bien." 29.12 : "J'attends [des nouvelles] de Marcel." 14.01.1941 : "J'attends [des nouvelles] de Marcel."
En février, il est envoyé à Tunis (17.02 : "Ton frère Marcel doit aller à Tunis le plus tôt." 28.02 : "Ton frère Marcel est allé à Tunis.").
En mars, il sert au camp militaire de la Valbonne (Ain), dans le 10e bataillon de Génie (19.03 : "Ton frère Marcel est allé à La Valbonne dans l'Ain. Voici son adresse : Vial Marcel, 10e Bataillon de Génie, Camp de la Valbonne, Ain.").
07.04 : "Bonnes nouvelles de tes frères." 12.05 : "Bonnes nouvelles de Marcel." 06.06 : "J'ai reçu aujourd'hui des bonnes nouvelles de Marcel."
10.07 : "[Marcel] est invité au mariage de sa cousine Suzy à Salon le 2 août." 17.08 : "Marcel n'a pas été à la noce. Roger espérait de le voir mais il n'aura pu avoir une permission."
03.09 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Paul, Roger, Marcel. Le mois prochain, j'aurai peut-être le plaisir de voir Marcel : il doit avoir sa permission."
21.09 : "Je l'attends tous les jours, son lit est fait depuis plusieurs jours dans ta chambre, qui est plus gaie et moins froide bien que tu l'appelais souvent une glacière."
26.10 : "Pour Marcel, il n'a pas pu venir à Vitry, de ce fait il n'a pris que 12 jours de permission, et il est allé à Salon chez Roger, je suis très content que monsieur July ait bien voulu le recevoir. Sa permission a été du 12 au 24 octobre, mais comme il lui reste encore 8 jours à rendre avant la fin de l'année, il ira les passer chez monsieur Tardieux à la Bidoire. Je leur ai écrit à tous les deux à Salon, et je lui ai dit, pour sa prochaine permission, de la faire concorder avec le congé de Roger et qu'ils viennent tous les deux : du moment que Roger doit avoir fait visiter à Marcel sa ville natale, Marcel en fera de même. Car Marcel est parisien (du 14e)."
01.12 : "Pour Marcel, la date de sa permission à Salon a été du 5 au 16 octobre. Il a travaillé avec Roger au travail du jardinage, et monsieur July l'a payé. Mais Marcel trouve que le travail est plus délicat que le travail de la grande culture. Je ne sais pas encore pour combien de temps son engagement durera, mais j'aimerais bien, à sa fin, de pouvoir les établir à leur compte. Ils sont presque inséparables l'un de l'autre et ils s'entendent bien ensemble, et à tous les deux ils pourraient faire quelque chose de bien. Depuis le 28 novembre, Marcel doit être à Venterol chez monsieur Tardieux, et Roger m'annonçait que pendant sa permission il pensait d'aller faire un tour dans la Drôme et de ce fait ils auront été encore ensemble."
26.12 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Paul, de Marcel, ainsi que de Roger. [...] Marcel, qui devait partir pour 8 jours de permission le 28 novembre, n'est pas parti..."
19.01.1942 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Marcel. Il devait partir le 15 janvier pour venir me voir. Nous sommes le 18, il n'est pas encore arrivé. C'est la deuxième fois que je fais son lit."
24.02 : "J'avais reçu une carte de Marcel le 13 février me disant que son départ du 15 n'aurait pas lieu, qu'il y en avait eu trop de désignés, mais le 18 j'ai reçu une autre carte, et m'annonçant qu'il partirait le 18 environ pour arriver à Paris le 22. Nous sommes le 24, pas de Marcel."
Finalement, Marcel passe à Vitry.
18.03 : "Ce matin j'ai accompagné Marcel à la gare de Lyon pour son départ, sa permission étant terminée. Pour son départ comme pour son arrivée, ils forment un train complet, et de ce fait il faut être à la gare à l'heure exacte. Chacun connaît le numéro de son wagon où sa place est réservée. [...] Marcel se porte très bien et il est très fort, et il a la tête en plus de ma grandeur. Pour son engagement, il reconnaît qu'il a fait pas une très bonne affaire. Malgré cela, il est assez content. Très satisfait de sa permission. Il a été plusieurs fois à Paris tout seul. Pour la nourriture, grâce à Dieu, malgré le ravitaillement très réduit nous avons eu toujours quelque chose à manger, il fallait bien se contenter de ce que nous avions." Marcel retourne donc à la Valbonne.
31.05 : "[Marcel] a fait son retour à la terre : il laboure des terrains incultes qui sont dans l'entourage du camp, et il touche une ration de vin supplémentaire comme laboureur."
14.06 : "J'ai reçu des bonnes nouvelles de Marcel, ainsi que de Roger."
Il suggère à sa fille d'aller rendre visite à Marcel à la Valbonne, maintenant qu'elle n'est pas très loin (elle vit pour quelque temps à Saint-Étienne avec son mari.)
02.08 : "Peut-être qu'en ce moment [Roger et Marcel] sont ensemble : Marcel devait prendre 15 jours de permission."
29.10 : "J'attends des nouvelles de Marcel. Il devait aller en permission à Salon et à Venterol chez monsieur Tardieu, mais pour le moment je ne sais rien de lui, ni s'il est parti, ni s'il doit partir. Je lui ai écrit dernièrement, lui disant de réserver quelques jours pour Vitry. Je regrette vraiment qu'il n'ait pu aller à Saint-Étienne avant votre départ, au moment que tu l'avais prévenu d'aller vous voir la compagnie était en manœuvre et il ne restait que les [???], et de ce fait il n'a pu y aller."
En novembre 1942, le camp de la Valbonne est occupé par les Allemands (jusqu’au 24 août 1944).
Marcel travaille provisoirement dans une ferme à Alès.
En juin 1942, pour répondre à la demande de main-d’œuvre présentée par l'Allemagne, Laval a tenté un projet de "Relève" : pour trois travailleurs libres qui partent volontairement au service de l'Allemagne, il promet la libération d'un prisonnier de guerre. Le résultat n'étant pas suffisant pour fournir les 250 000 hommes exigés par l'Allemagne, on passe à une campagne de recrutement forcé en automne 1942. Marcel cherche une issue. Il postule dans la police.

25.12 : "Je suis très content pour Marcel. S'il veut vraiment faire quelque chose, il [le fait ?] au moment [précis ?] après son engagement, sans cela il n'aurait pu le faire autrement, étant cultivateur. Espérons que sa demande soit acceptée. Pour le moment, il est dans une grande propriété à Alès, et il travaille dans le jardin."

Mais en janvier 1943, l'Allemagne exige un nouveau départ de 250 000 hommes d'ici la mi-mars. Laval met alors en place ce qui va devenir le Service du travail obligatoire (STO).
15.01.1943 : "[Marcel] m'a écrit du buffet de la gare d'Avignon à minuit, il vient de voir Roger à Salon, où il a été chercher sa valise, et il doit prendre le train à 2h du matin pour aller à Venterol voir la famille Tardieu, où il a été invité. Après, il retournera à Alès, où il attend sa réponse à sa demande d'entrer dans les gardiens de la paix. Espérons que sa demande soit acceptée."
Apparemment, Marcel cherche à entrer dans la police dans l'espoir d'échapper au STO. Mais la quantité de main-d’œuvre exigée par l'Allemagne est exponentielle. Finalement, entre juin 1942 et août 1943, 600 000 hommes vont partir pour le STO. Au cours du premier semestre 1943, Marcel est envoyé en Allemagne.
10.06.1943 : "Et puis j'aimerais de savoir si Marcel, après son retour d'Allemagne, restera-t-il dans la police ou fera-t-il son retour à la terre."
Je ne sais pas où il travaille exactement, mais la vie qu'il mène et qu'il décrit à sa famille fait envie à son père, qui continue de souffrir du manque de ravitaillement en région parisienne.
10.06.1943 : "Il a le filon. Il fait quatre repas par jour, des pommes de terre avec de la confiture en abondance, du café au lait à volonté : son sort me fait envie."
 


Henri en 1941

Marcel et Roger en 1939
     
Marcel  en 1941 et 1942 (en permission), et en 1944


Après-guerre

Augustin, frère d'Henri, meurt à Toulon le 3 mars 1946. Il allait avoir 64 ans.

Henri meurt à son domicile le 9 avril 1946, à l'âge de 67 ans (suicide ?).

De retour à Paris, Marcel se consacre avec enthousiasme à sa carrière de gardien de la paix dans la police nationale, où il finira sous-brigadier. Il habite dans le 18e. Il prend sa retraite de la police nationale en 1975, et se suicide à son domicile en 1977 (56 ans).

Mireille devient assistante sociale (à Air France). Elle meurt à Nice en 1994, quatre ans après son mari (80 ans).

Roger (28 ans en 1946) meurt à Marseille en 1999 (81 ans).

Paul (33 ans en 1946) meurt dans l'Aube en 2004 (90 ans).


Marcel à Salon en 1953 (avec ses cousines ?)


     
Au cimetière ancien de Vitry aujourd'hui.


  
La tante Adèle est enterrée à Salon, au cimetière Saint-Roch.