Cagnoli, Nice, rue Paradis (1879-1916) : Élie Ferdinand ébéniste



La place du Pont-Neuf, renommée "Masséna", est réorganisée.
Le 14 juillet 1877, Élie Ferdinand Cagnoli a épousé en secondes noces une autre Joséphine, qui n'est autre que la sœur de sa belle-sœur Louise. Joséphine Falicon a 19 ans. Elle est née dans la campagne de Sainte-Hélène en 1858. Louise et Joséphine sont issues de deux familles de propriétaires terriens : leurs parents, François Falicon et Catherine née Laugier, mariés à Cimiez en 1843, sont nés respectivement en 1818 et 1825 chez des cultivateurs de Sainte-Hélène et de Brancolar.
Le couple emménage dans une nouvelle voie prestigieuse qui se développe entre la rue de France et le Jardin Public : la rue Paradis.


Cliquer pour agrandir ce plan touristique de 1879. L'immeuble de la rue Paradis est le point vert à droite.


Un pont sur l'embouchure du Paillon relie maintenant la promenade des Anglais et le quai du Midi.
La rue Paradis, à gauche, débouche sur le jardin public. Le fronton est celui de l'Hôtel Victoria. De l'autre côté de la rue, l'eseigne noire est celle de l'Hôtel de France.

Au 6 rue Paradis : la deuxième entreprise

En 1879, on trouve pour la première fois Élie Ferdinand Cagnoli dans l’annuaire de Nice :
« Cagnoli, Élie, aux bois Mosaïques, rue Paradis, 6. »
     
On distingue à gauche l'entrée de la rue Paradis.                                                                                                                                                                                                                                                                                      

Dans le même annuaire, il figure aussi à l'adresse au "1 rue Meyerbeer", qui correspond à l'ancien domicile de famille (au croisement de la rue de France et de la rue du Lavoir, au faubourg Croix-de-Marbre).

En 1881, au 6 rue Paradis, Élie (commerçant) vit avec sa femme Joséphine, leurs enfants François et Louise Angèle, ainsi qu'une domestique, Joséphine. Sur le plan ci-dessus, l'adresse est représentée par un point rouge.
En 1884-1887, l'annuaire indique : « Cagnoli Élie, tabletier (ou mosaïque, ou bois de Nice), rue Paradis, 6. »
Dans la même rue s'installent d'autres fabricants de marqueterie – notamment les frères Mignon, au n° 9.

       
Élie Ferdinand vers 1887. Il présente son profil droit pour cacher son oeil gauche invalide.
L'arbre représente le marin Andrea et sa descendance (menuisiers, charpentiers, ébénistes). Le frère Louis va se spécialiser dans la fabrication de boîtes aux lettres.

Le 23 mars 1881, l'Opéra (Théâtre Municipal, ex-Théâtre Royal) est détruit par un incendie pendant une représentation de Lucia di Lammermoor (200 victimes).

Le pont Neuf est supprimé en 1882 et les travaux de recouvrement sont achevés en août 1883 : les places quadrangulaire et Charles-Albert forment maintenant une seule grande esplanade reliant la Vieille Ville et les nouveaux quartiers.
En aval, le Paillon reste ouvert, et la rue Paradis débouche sur le quai Masséna [ci-dessous, photo Gilletta de 1882].
Photos de la Riviera par Jean Gilletta.      
                                                                               Les premiers tramways hippomobiles font leur apparition à Nice en 1879 (ici, avenue de la Gare, aujourd'hui av. Jean-Médecin).

Au cours de l'hiver 1882-1883, Élie reçoit des clients inhabituels : Natalija Obrenović et son fils Alexandre. On sait que plusieurs cours d'Europe ont l'habitude de venir passer l'hiver à Nice, à commencer par la reine Victoria et les Romanov. Mais d'autres familles royales, moins fortunées et politiquement moins influentes, sont aussi passées par là. Parmi elles, Natalija, reine de Serbie depuis que son mari, le prince de Serbie Milan Obrenović, vient de se proclamer roi en mars 1882. Comme il a avec sa femme toutes sortes de désaccords, notamment sur le plan politique (il est plutôt favorable à une alliance avec l'Autriche, tandis que Nathalie a des affinités avec la Russie), le roi s'est débarrassé de son épouse en l'envoyant se promener avec le prince héritier pendant qu'il s'occupait des délicates affaires politiques du jeune royaume. Nathalie et Alexandre logent à l'Hôtel de Nice (28 bd Carabacel, devenu dans les années 1930 la copropriété "Palais de Nice"). C’est sans doute Élie Ferdinand qui les accueille à la boutique de la rue Paradis.

 
La reine Nathalie de Serbie et le prince héritier Alexandre Obrenović. À droite, le palais royal des Obrenović à Belgrade (1882-1884, aujourd'hui Hôtel de Ville).

  
Brevet certifiant qu'Élie Cagnoli est fournisseur de la reine Nathalie, accompagné d'une lettre du Cabinet de S.M. le Roi de Serbie, Belgrade, datée du 27 mai (8 juin) 1883 :
"Monsieur, D’ordre de S.M. la Reine j’ai l’honneur de vous faire parvenir le brevet par lequel Vous êtes nommé fournisseur de la Cour de Serbie. Agréez, Monsieur, l’expression de ma considération distinguée."
Ces brevets sont des atouts commerciaux très recherchés par les marchands niçois. Les frères Mignon, par exemple, ont le privilège d'être fournisseurs brevetés "de Sa Majesté la Reine d'Angleterre et de plusieurs cours royales". Élie aurait réalisé des chiffres et armoiries pour la maison Obrenović.


Cet hiver-là, une drôle de construction a surgi en mer : un casino qui doit être inauguré le 8 avril 1883. C'est le fruit d'un projet privé soumis à la municipalité et adopté en 1875, qui consistait à doter Nice d'un édifice semblable au Crystal Palace de Londres. En 1879, le promoteur a obtenu la concession d'un domaine maritime de 6.500 m², près de l'embouchure du Paillon, devant l'Hôtel des Anglais et le Jardin public. Les travaux ont commencé fin octobre 1880.
Mais entre-temps, un projet concurrent s'est formé : le promoteur Omer Lazard a proposé à la municipalité de financer le fameux chantier de couverture du Paillon de la place Masséna à la mer. En contrepartie, il demandait simplement l'autorisation d'édifier un casino sur ce nouvel emplacement. Or il y a un nouveau maire depuis 1878 : Alfred Borriglione. En 1879, celui-ci donne le feu vert à Lazard et s'engage à ce que la municipalité ne confère pas de concession similaire. Les travaux de couverture du Paillon sont réalisés de 1879 à 1882.
Conformément à l'engagement pris par la municipalité envers Lazard, Borriglione fait son possible pour entraver le projet de jetée-promenade. Le conflit dure un an, mais le Préfet finit par autoriser le raccordement de la Jetée. En octobre 1882, une grande partie est déjà achevée et le public est invité à découvrir en avant-première les promenoirs, les terrasses et les espaces intérieurs du premier niveau. Bref, le Casino municipal s'est fait doubler.
Or, à quatre jours de l'inauguration de la Jetée-Promenade, le 4 avril 1883, voici qu'un incendie se déclare au casino. En moins d'une heure, l'édifice est totalement anéanti. Le propriétaire compte sur les résultats de l'enquête pour lui permettre de reconstruire l'édifice, mais les causes exactes de l'incendie ne seront jamais officiellement élucidées.

    
La Jetée-Promenade, avant et pendant l'incendie du 4 avril 1883. [Photos Jean Gilletta et al.]

Pendant ce temps, la construction du Casino municipal soutenu par Borriglione est achevée début 1884 ! Le bâtiment donne sur la place Masséna. Il est prolongé à l'arrière par un vaste jardin d'hiver. L'inauguration a lieu le 6 février 1884.

Photos de la Riviera par Jean Gilletta.
Quai Masséna, effet de nuit, vers 1885 (photo Gilletta).
Au fond, le Casino Municipal. C'est l'un des nombreux grands chantiers du maire Borriglione,
avec la création du boulevard Gambetta, le prolongement de la Promenade des Anglais, l'exposition internationale en 1883-1884, etc.


Comme ces deux événements se passent dans le quartier, il fallait entrer un peu dans le détail.

Dès 1882, la municipalité d'Alfred Borriglione a décidé de reconstruire le Théâtre Municipal. Cette fois, le style architectural est éclectique. L'imauguration est célébrée le 7 février 1885 avec Aida.

Le 3 août 1883, naissance du petit Éloi ; puis naissance de Victor le 4 juin 1886.
En 1886, Élie se déclare "négociant". La famille emploie alors une domestique âgée de 16 ans, Lucie.
Pendant ces années, le commerce est en plein essor.

Rassemblement après les premières secousses du 23 février 1887. [Gravure parue dans La République illustrée, 19 mars 1887.]Le 23 février 1887, mercredi des Cendres, un puissant séisme réveille la région. Les oscillations se produisent de 5h48 à 8h30. Celle de 6h10, d'une magnitude de 6,3, dure 30 secondes. Le foyer est sans doute situé au large de San Remo. Au total, la catastrophe aura fait 640 morts dans la région.
Les plus gros dégâts sont constatés en Ligurie. À Nice, on dénombre 2 morts et 22 blessés, et plus de 5000 maisons sont touchées, dont une totalement écroulée et 34 partiellement.

Extraits du compte rendu dans Le Petit Niçois du lendemain : "Sur la place Masséna, la foule est nombreuse, on apporte des chaises et l’on s’installe. Il y a là un mélange étrange de gens de toutes conditions, des ouvriers en blouse, des femmes en haillons à côté des robes de chambre en peluches des demi-mondaines les yeux bouffis par l’insomnie et les fatigues du bal, des tignasses blondes ébouriffantes. Sur les quais au Jardin Public, sur la promenade des Anglais, sur le quai du Midi, le long de la plage, même spectacle. [...] Nice est en déménagement. Les voitures disputées à coups de louis, les omnibus des hôtels, les tramways bondés de monde, de malles, de paquets, fendent difficilement la foule. On quitte Nice, les uns se rendent à la campagne, les autres sont à la gare oubliant que le danger est général, que le tremblement de terre n’est pas circonscrit dans le périmètre de Nice, mais s’étend de Gênes au-delà de Marseille. Les guichets sont fermés, les trains sont arrêtés, de crainte de catastrophes qui pouvaient se produire à cause des perturbations arrivées le long de la voie. [...] La maison Sauvan, place Masséna, a eu la moitié de sa corniche précipitée sur le sol. Les balustres en tombant ont failli tuer le garçon de salle du Restaurant Victoria, qui rentrait chez lui."

Le journal relève aussi quelques accidents insolites : "Le sieur Roux Frédéric, âgé de 25 ans, cuisinier au Séminaire, se rasait quand la secousse l’a surpris. Il s’est fait une forte entaille au cou. Son état est désespéré." Et : "À Saint-Philippe, deux personnes s’élancent par une fenêtre du rez-de-chaussée ; l’une d’elle, une jeune fille tombe dans le sous-sol sur la tête, M. le docteur Petrat, appelé à la hâte, constate les symptômes d’une congestion cérébrale."

Quelques données techniques : "Les eaux du nouveau bassin du port ont subi le contrecoup des trépidations du sol. Elles sont montées tout d’un coup de 50 centimètres et ont immédiatement baissé d’autant. Le fait a été constaté par plusieurs personnes. Il en résulterait que les vibrations de la croûte terrestre sur le territoire de Nice ont eu une amplitude de près d’un demi-mètre." En réalité, il s'agit plutôt du petit tsunami provoqué par les secousses en mer.

Nietzsche, qui passe alors son quatrième séjour dans la région, observe avec amusement les réactions des gens (cf. sa correspondance). Arrivé autour du 20 octobre 1886, il a passé quelque temps à la Pension de Genève (rue St-Étienne), et réside alors au 29 (aujourd’hui 17) rue de Pochettes, au premier étage.

Au n° 8 : l'âge d'or

En 1888, la maison "E. Cagnoli" s’installe au n° 8. Les frères Mignon, quant à eux, déménagent du n° 9 au n° 3.

La boutique occupe la largeur de deux vitrines. L'atelier se trouve au sous-sol, qui donne sur la cour intérieure du bâtiment. La famille y emploiera jusqu'à 25 ouvriers. L'appartement est situé au 2e étage.
   
Ci-dessus, l'image de gauche montre la devanture de l'atelier à l'époque la plus fastueuse, avec Élie devant la porte.                                                                                                                                                                                                  
Sur l'image centrale, on voit la rue Paradis en direction du sud ; la boutique est du côté gauche, au milieu de la rue.
                                                                                                                                                                                                                                         La vue de droite est prise dans l'autre sens ; Élie se tient en blouse blanche devant la vitrine.
Ci-dessous : le 8 rue Paradis vu de sa cour intérieure aujourd'hui [Google Earth 2016]. À droite, une rampe carrossable monte vers la rue.


   


Élie Ferdinand et Joséphine

La succursale de Cannes

En même temps, Élie Ferdinand ouvre une succursale à Cannes : de 1889 à 1920, la maison Cagnoli figure dans l'annuaire, route d'Antibes, entre la gare et la Croistte.


Sur le plande Cannes dans l'annuaire de 1890 [cliquer pour agrandir].



Le 24 avril 1890, le président Sadi Carnot est en visite officielle à Nice, ce qui constitue une grande première depuis Napoléon III.

Photos de la Riviera par Jean Gilletta.
Arrivée de Sadi Carnot sur la place Masséna, le 24 avril [photo Gilletta].

À l'occasion de cette visite officielle, Élie a reçu commande d'un buvard destiné à être offert au président :

       
Buvard offert à Sadi Carnot le 24 avril 1890. - Le buste érigé place Cassini en 1895. - Un tableau en marqueterie reprenant le même motif.

Après la Provence et la Corse, le président embarque sur le cuirassé Le Formidable. Il accoste à Villefranche, d'où il est escorté jusqu'à Nice et reçu en grande pompe : défilé militaire sur la place Masséna, réceptions et visites aux hôpitaux, au port et au Château, soirée de gala... Le côté diplomatique de son bref séjour est plus confidentiel : au Palais des rois sardes (devenu le siège de la Préfecture des Alpes-Maritimes), il aurait rencontré le grand-duc Nicolas de Russie, ainsi que le roi Léopold II de Belgique. Dès le lendemain, le voyage se poursuit dans les Alpes.

Après cette visite présidentielle, Nice sera la première ville de France, en 1895, à ériger un monument à Sadi Carnot : il s'agit d'un buste placé dans un petit jardin de la place Cassini (futur place Île-de-Beauté, du côté de la rue Cassini).


Le 10 janvier 1891, inauguration de la Nouvelle Jetée-Promenade. En effet, une nouvelle société s'est formée en 1888 pour tenter d'exploiter à nouveau la jetée. Ce nouvel édifice, d'une architecture beaucoup plus fantaisiste que le précédent, restera pendant un demi-siècle dans le paysage de la baie des Anges :



La Nouvelle Jetée-Promenade.

Photos de la Riviera par Jean Gilletta.
1891 : recouvrement de l'embouchure du Paillon pour l'aménagament du jardin public (photo Gilletta)

    Photos de la Riviera par Jean Gilletta.  
Les nouveaux jardins dans l'axe de la rue Paradis (photos Gilletta, 1895). Le quai Masséna devient "avenue Masséna".
 
Le Casino Municipal vu depuis le Jardin Public. [Photochrom des années 1890] - Le Jardin Public et la Nouvelle Jetée-Promenade. [Photo Gilletta]

En 1891, Élie se déclare "fabricant de mosaïques". La famille emploie un jeune domestique de 21 ans, Séraphin Relevat.

Dès l'âge de 10 ans, Éloi s'initie à la marqueterie dans l'atelier de son père.

Après 1894 (début de l'affaire Dreyfus), on remarque qu'Élie Ferdinand, qui se faisait appeler jusque-là "Élie", abandonne son premier prénom (que, rappelons-le, il tenait de son parrain russe Ilia Novikov) et préfère se faire appeler "Ferdinand".

Photos de la Riviera par Jean Gilletta.      
Mars 1895 : visite de la reine Victoria (arrivée en gare de Nice - photo Gilletta)


Le 4 mars 1896, trente-six ans à peine après l'annexion, le président Félix Faure vient à Nice pour inaugurer le "monument du Centenaire"... érigé pour commémorer l'occupation de Nice par l'armée révolutionnaire française en 1793.
La colonne est érigée dans l'axe de la rue Paradis, dans les jardins :

 

Le journaliste Joseph André a dénoncé cette farce en publiant en 1894 (à Nice, en italien) un gros ouvrage récapitulant les faits historiques de ces années d'occupation française : Nizza, 1792-1814. (Dès 1895, il a dû s'exiler en Italie.)


 
Élie Ferdinand et Joséphine avec leurs quatre enfants (Angèle, Éloi, Victor et François), en tenue de ville et de campagne (à droite, dans le vallon de la Bornala).

Le cinématographe et les nouveaux moyens de transport

En 1896, dans les locaux du music-hall Eldorado (4 rue de la Liberté), première présentation du "Cinématographe".
La même année, le Casino Municipal commence à organiser des projections cinématographiques, notamment dans son jardin d'hiver. Une salle spécifique s'y consacre à partir de 1905-1906 : le Palais du Cinéma. Naturellement, le concurrent de la Jetée-Promenade procède aussi à d'occasionnelles projections cinématographiques. En 1897, des vue cinématographiques sont projetées à la Brasserie orientale (22 avenue de la Gare, au coin de Dubouchage). Des manifestations semblables apparaissent dans divers quartiers de la ville.

En 1898, François est membre du Touring-Club de France (association de vélocipédistes fondée en 1890, 61.770 sociétaires au 1er janvier 1898).

   
Une bicyclette sur l'avenue de la Gare, Nice, détail d'une photo de Jean Gilletta. - Brochure du Touring-Club de France en 1898 (où figure le nom de François). - Le Pneu, journal local paru de 1894 à 1899.

En 1901, les fils François et Éloi sont ébénistes, mais le cadet (Victor) est étudiant en médecine. La domestique est Angèle, 29 ans.

En avril 1901, le président Émile Loubet se rend à Nice à l'occasion de la Fête Fédérale de Gymnastique.

Au 27 avenue de la Gare, la Taverne Steinhof propose des projections cinématographiques dans son jardin de 1903 à 1906.
En 1907, la salle du 27 avenue de la Gare s'appelle Pathé, puis Eldorado, puis Eden.
La même année, non loin de là, dans une impasse qui donne sur le boulevard Victor-Hugo, ouverture de l'Artistic Cinéma, "Théâtre des projections parlantes". Il deviendra Odéon Cinéma, puis Gaité en 1912, Olympia en 1916...



En 1907, décès de Joséphine Cagnoli née Falicon, âgée d'à peine 49 ans.
Elle est inhumée avec la première femme d'Élie dans le caveau de famille à Caucade.

Sa mère Catherine née Laugier a 81 ans (elle mourra l'année suivante).
Ses frère et soeurs : Marie-France Maiffret, Maxime, Henriette, Jacques, Louise Cagnoli, Jules Antoine.

Élie a 60 ans, François 29, Angèle 26, Éloi 24 et Victor 21.




Le 25 avril 1909, le président Armand Fallières est à Nice pour inaugurer le monument à Gambetta. Il est accueilli par une escadre italienne conduite par le duc de Gênes (l'amiral Thomas de Savoie).

Au 33 avenue de la Gare, à côté du café de Lyon, un petit cinéma ouvre en mars 1910 sous le nom de Nice Cinéma, puis Apollo en 1912.


Les enfants d’Élie

En 1911, Élie a recouvré l'usage de son premier prénom. Veuf, il vit et travaille avec son fils Éloi, et ils sont tous deux ébénistes. La bonne italienne s'appelle Estelle Tini (née à Bologne en 1891).

Cette année-là, en novembre, Éloi Cagnoli épouse Joséphine Victorine Carles. Née en 1889, Joséphine est la fille de Louis Carlès (fils d'une Niçoise et d'un agriculteur de La Colle sur Loup) et de Marie née Laurenzo (dont le nom dérive en fait d'un nom de famille de Vintimille : "Lorenzi").

La noce est fêtée le 30 novembre à l’Hôtel Continental [photo à droite, prise dans l'axe de l'actuelle rue Durante].

Le jeune couple s'installe chez Élie, au 2e étage du 8 rue Paradis. Leur premier enfant naît en 1912. Le grand-père exige qu'il porte son prénom (que lui-même tenait de son parrain russe) : Élie. 

Outre la boutique sur l'avenue de la Gare (au numéro 23, vraisemblablement l'actuel Heyraud), la devanture de la maison-mère (large de deux fenêtres, entre l'entrée de l'immeuble et les vitrines du numéro 10) indique que la famille dispose d'une adresse sur la place Masséna, au numéro 3 (où se trouve également une boutique Heyraud, aujourd'hui). 

Pendant ce temps, l'aîné François gère la succursale de Cannes (25 rue d'Antibes). 

Le troisième fils, Victor, fait des études de médecine : il s'écartera de l'entreprise familiale pour devenir chirurgien-dentiste.

  
Éloi et Joséphine en 1911. À droite, Joséphine avec une employée devant la boutique de souvenirs du 23 avenue de la Gare (1912).

 
La boutique de la place Masséna se trouve sous les arcades, à côté de Vogade, près de l'angle de la rue Masséna, en face du Grand Café de la Victoire (Grand Café Monnot).

François à Cannes

Après avoir commencé comme peintre à la rue Paradis, François a quitté ses parents entre 1901 et 1906 pour prendre la direction de la succursale de Cannes. Vélocipédiste, il se déplace vraisemblablement à bicyclette sur le littoral. Référencée depuis 1889 dans l'annuaire des commerces cannois, la boutique se trouve au 25 rue d'Antibes. Cette ancienne "route d'Antibes" qui traversait la campagne est en cours d'urbanisation : 119 bâtiments y sont construits avant 1914.
     
La rue d'Antibes au niveau de la boutique tenue par François (numéro 25, vue du balcon vers l'est).

À Cannes, François vit dans l'immeuble de la boutique en compagnie de "son épouse" (ou concubine ?) Eva Louise Mirabel, née à Londres (Westminster) en 1879 (probablement de père français).
Lors du recensement de 1906, on trouve aussi au domicile "leur fils Alexandre, né à Nice en 1897", étudiant âgé de 14 ans. Il s'agit peut-être du fils d'Eva né de père inconnu le 16 novembre 1897 (Nice, 25 rue de Lépante) sous les prénoms "Henri André Gustave". En 1897, à Nice, Eva était "artiste lyrique". Le 4 novembre 1899, elle s'est mariée à Montreux avec un certain Victor Léopold André, légitimant ainsi l'enfant (mais était-il le père biologique, ou juste un père adoptif de passage ? François serait-il le véritable père ?). Pendant qu'elle vit chez François, Eva est "sans profession".




Sur ce plan des années 1900, la maison-mère est indiquée en rouge, les boutiques de l'avenue de la Gare et de la place Masséna en rose ;
pour mémoire, les points verts rappellent les possibles emplacements de l'atelier d'Antonio dans les années 1840-1850.

Au XXe siècle, le style des objets change, la technique se simplifie, et le nombre d'ouvriers tombe à 10-12. La boutique de la place Masséna est abandonnée. 

En 1913, à côté du Café de Paris, ouverture du Novelty cinéma mondain (20 avenue de la Gare).
Entre 1913 et 1915, le Méditerranée (7 promenade des Anglais, entre le Ruhl et l'actuel Office du Tourisme) assure des projections cinématographiques.
À côté de la boutique de l'avenue de la Gare se trouvent aussi les locaux du quotidien L'Éclaireur de Nice. Des actualités y sont projetées en 1914.

La Grande Guerre

Le 2 août 1914, les garçons sont mobilisés.

Dans la première partie de la guerre, l'aîné François est sergent au 353e régiment d'infanterie (affecté à la 73e division),
Éloi est sergent dans le du 311e régiment d'infanterie (affecté à la 65e division),
et Victor est infirmier sur le front.



Élie Ferdinand meurt en janvier 1916.

À droite, son fils Éloi en deuil.



En juillet 1916 (bataille de Verdun), ironie du sort, Éloi est blessé aux yeux (comme son père et son grand-père avant lui). Privé de l'usage de l'oeil droit, il est renvoyé à Nice en octobre (service auxiliaire).

 
Au 8 rue Paradis, l'activité décroît ; la boutique est réduite de moitié. - À droite : citation d'Éloi sur la planche 451 du "Tableau d'honneur de la Guerre" publié par L'Illustration de 1915 à 1919.


François est sergent à la 13e compagnie du 369e régiment d'infanterie, affecté à la 67e division à partir de décembre 1917.

"Le 29 [septembre 1917], le régiment remonte dans le secteur de Braye. Le 9 octobre, il retourne dans le secteur de Filain.
Le 19, il va au repos, et passe à la 88e D.I.
Pendant tout le mois de janvier [1918], le régiment exécute des travaux de défense dans la région nord-ouest de Reims.
Le 3 février 1918, il prend les tranchées à Berry au Bac, côte 108 et Sapigneul; il est relevé le 18 mars 1918.
La grande offensive allemande se déclenche le 21 mars." [Extrait de l'Historique du 369e régiment d'infanterie]

Il s'agit de l'opération Michael. Le 27 mars, les Allemands lancent une offensive sur la commune d'Orvillers-Sorel (Oise).

"Le 369e gagne par étapes la région de Soissons d'où il est embarqué en camions auto dans la nuit du 30. Débarqué à 6 heures à Cuvilly (S.E. de Montdidier), il est immédiatement déployé pour couvrir la retraite et limiter la progression de l'ennemi, qu'il attaque à la tombée de la nuit entre Mortemer et Orvillers-Sorel. Le 31 à 13 heures, il attaque de nouveau brillamment et chasse l'ennemi du bois Mareuil après un dur et sanglant combat : l'ennemi est fixé et son avance définitivement enrayée."

 Blessé le 31 dans le bois de Rouance, François est transporté à Beauvais (hôpital temporaire n° 14, caserne Saint-Jean), où il meurt le 2 avril.
"Très bon sous-officier, a fait preuve de la plus grande énergie lors de l'attaque d'un bois. A entraîné ses hommes sous un feu violent. A été blessé en atteignant l'objectif indiqué au combat du 31 mars 1918. Décédé des suites de ses blessures. A été cité."

"Le 4 avril, une troisième attaque nous permet de donner de l'air à notre ligne de résistance.
Aussi, le général Robillot pouvait-il lancer, dès le 31 mars, l'ordre général suivant:
Ordre général, N°410.
« Camarades ! Depuis hier matin, la bataille décisive est engagée. Les meilleures divisions allemandes lancées à l'attaque n'ont pu ébranler notre front; à droite et a gauche, vos camarades ont infligé de sanglants échecs à l'ennemi, repris des villages, fait des prisonniers, enlevé des mitrailleuses. Après tout ce que vous venez de faire de beau, vous ferez plus encore. Allez au combat avec l'ardente volonté de lutter jusqu'au dernier souffle. Avec l'aide de Dieu vous vaincrez et vous aurez sauvé la France. »
Les pertes, hélas, sont lourdes.
Le lieutenant Etter (Henri).
Les sous-lieutenants Depie (Emile), Bienvenu (André), Dusoulier (Georges), Henri (Paul), Ricois (Maurice).
L’adjudant Thoreau (Maxime).
L’aspirant Ducos De Saint Barthélemy De Gélas.
Les sergents Bonnet (Fernand), Prost (Julien), Barlier (Léon), Cagnoli (François), Carino (Alfred), Michelet (Charles), Moreau (Eugène)
Le caporal-fourrier Perret (Martin).
Les soldats Boudin (Augustin), Avelot (Gaston), Chieze (Louis), Chapuis (Paul), Descars (Ernest), Kester (Alphonse), Mothu (Ernest), Thévenet (Louis), Ruelle (Georges), Riffaut (Joseph), Raymond (Marcel), Brisset (Ferdinand), Brinsolles (Jean), Breton (Armand), Boutrout (Joseph), Bourgoin (Désiré), Blondeau (Armand), Bertrand (Arsène), Barton (Joseph), Berger (Claude), Bellenoue (Désiré), Billard (Carniile), Bié (Augustin), Bethtenant (René), Barbet (René), Foucade (Jean), Fabre (Edouard), Dupuis (Clément), Dufrouctiou (Léon), Duchene (Paul), Dubois (Gaston), Billles (Henri), De Courtenay (Justin), Cazaubon (Gaston), Duce (Henri), Denis (Clément), Daubijeon (Antoine), Chevreuil (Henri), Chapput (Jean), Chaparteguez (José), Foliot (Lucien), Labie (Désiré), Lavalette (Vincent), Lanfranchie (Antoine), Labbe (Louis), Jamet (René), Guilleminot (Victor) , Gourmelin (Filadelphe), Gigout (Valentin), Garnier (Pierre), Raymont (Elie), Moulin (Martel), Minon (Georges), Perrin (Gilbert), Fiance (Auguste), Talon (Antoine), Solleilhac (Louis), Vergnaud (Victorin), Verget (Georges), Ragoubert (Albert), tombèrent glorieusement pour la France. A ces pertes, il convient d'ajouter 8 officiers et 278 hommes de troupe blessés.
Suit maintenant une longue période de défense active. Le terrain est sans défenses; il faut en créer. Les bois de Rouance, de Mareuil et de l'Epinette sont organisés. Attaques locales, Coups de mains, reconnaissances, infiltration, tout est mis en œuvre et l'on réussit à rejeter complètement l'ennemi du bois de Mareuil et partiellement du bois de l'Epinette. Ses tentatives pour les reprendre, accompagnées de bombardement intense par obus toxiques et explosifs, sont toutes repoussées. Affaibli par la fatigue, miné par la grippe et abattu par les gaz, le régiment est relevé le 24 mai 1918." 


Le sergent Éloi sort de la Grande Guerre avec la vie sauve et une médaille, mais privé d'un œil et d'un frère.
 



 
Cénotaphe de François au cimetière de Caucade.

 
François figure sur les monuments aux morts de la ville et du lycée.
Le cousin Louis a aussi perdu son fils Auguste-Éloi, canonnier-servant au 1er régiment d'artillerie de campagne, mort pour la France (16 mai 1918).


=> Après la guerre, Éloi reprend la boutique de la rue Paradis.



=> Pour en savoir plus sur la boutique Au bois mosaïque


Sources :
Archives départementales des Alpes-Maritimes
Archives familiales

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